J'entends régulièrement dire que les douleurs ne se comparent pas.
Comme souvent quand il s'agit de proposition péremptoire, c'est vrai et faux à la fois.
Ce qui est vrai c'est que les conditions matérielles d'existence n'ont pas de rapports directs avec la survie de l'âme, ou du sens, ou que sais-je. Du moi finalement. Il est faux de réduire la douleur psychologique de quelqu'un sous prétexte qu'il a la panse pleine... ou des bonnes notes (comme me l'a déjà si bien dit un professeur d'université à ma sortie de l'hôpital). Du mal à l'âme il en pousse dans toutes les terres.
Ce qui est faux c'est qu'il existe tout de même des échelles de douleurs. Des maux plus grand que le mal. Des événements extrêmes. Le Mal radical. Das radicale Böse.
Lire Semprun, c'est touché du bout d'un doigt, la peau, la membrane, de ce Mal dans lequel nous ne pouvons être admis. Et ce qui est fou, et inavouable, c'est que quelque chose au fond de nous envie ceux qui ont approché cette zone interdite. (J'étais pour dire «zone grise», mais grise serait faible. Parce qu'elle n'a rien de grise cette zone. Elle pourrait être rouge à la limite, ou blanche, mais certainement pas dans la nuance. Gris cendre. Gris concentration. Gris crématoire.) Nous n'envions pas la douleur, bien entendu, mais l'accès à l'interdit, à l'unique, à l'extrême. Le monde qui semble irréel et qui pourtant fut. Ce réel historique que nous ne connaîtrons jamais que par le regard en biais de ceux qui en sont revenus.
Lire Semprun ne me donne pas envie d'écrire. Parce qu'il me fait demander: qui suis-je pour écrire sur la mort? qu'en sais-je? qu'en puis-je dire, de toute façon, qui n'a pas été dit cent fois? Bien entendu, ces doutes-là naissent à la lecture d'une grande oeuvre et fondent plus tard. Et on écrit son petit roman mineur parce que ça fait du bien... et puis c'est déjà pas si mal.
Lire Semprun me rappelle aussi que je suis un animal politique. Que j'aurais, théoriquement du moins, les connaissances pour faire de la littérature des extrêmes, de la littérature historique, ou géographique, ou exotique. De la littérature de guerre. Mais je n'ai jamais su faire de la littérature avec ça. Il y a ce mur étanche entre le politique et le poétique et je n'ai jamais su pondre de mots entre les deux.
N'est pas Thierry Hentsch qui veut. À lire de mort, je pense à mes morts justement. Thierry avait lu Semprun, sans aucun doute. J'aurais voulu en discuter avec lui. Mais il était dans ma vie à un moment où je ne lisais pas vraiment et je ne savais pas encore parler. Je gobais sans jamais restituer. Rien.
Les phénomènes extrêmes - et la mort, même à l'échelle intime, en est un, le coup de foudre aussi - ont cela d'étranges qu'ils apparaissent toujours comme un rêve. L'acuité du sentiment qu'ils procurent - peine, joie, colère - est sporadique. On oublie constamment que nos morts sont morts. Et périodiquement, cette vérité refait surface avec sa marée suffocante. Avec le temps, on oublie plus souvent.
Des fois je pense à Thierry, j'y pense avec chaleur, avec plaisir, avec intelligence. Et longues sont les secondes avant que la vague frappe, lucide: il est mort! Impensable, mais il est mort. Et Thierry n'était que mon professeur. Je pense à ceux qui sont frappés dans leur très intime. La force de cette vague sans aucun doute, qui terrasse l'oubli nécessaire à la survie.
Lire Semprun, c'est ça. Bien sûr, on sait. Comment oublier? Avec ces chantres toujours en place. Bien sûr.
On sait.
Gris cendre.
Gris concentration.
Gris crématoire.
On sait. Mais on a oublié.
Lire Semprun, c'est ça.
Raz de marée.
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