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Abécédaire

dimanche 13 juil. 2008

C comme dans Coquille

La première fois c'était au printemps 2005, pendant un massage. J'avais toute cette peine en moi et cette fatigue émotive. Quand la masso a touché ce qu'on appelle le chakra du coeur, le haut de mon corps a été soulevé du sol, un mouvement instinctif, spasmatique. Quelques soubresauts à chercher mon air, un peu le mouvement qu'on voit le corps faire lors d'un massage cardiaque. Et après les larmes, en silence, dans mes joues, mes rides, mes oreilles. Des larmes partout.

La deuxième fois c'était pendant une pause d'un cours de massothérapie. J'étais dans la tristesse encore, et je m'étais étendue, simplement pour respirer, descendre dans mon ventre à l'endroit précis où l'abandon se consolide, où ça s'encroûte la douleur et le doute. Quelqu'un est venu me dire deux mots et comme sortie de ma concentration respiratoire, j'ai eu plusieurs spasmes du même ordre.

Depuis j'ai remarqué que ça arrive régulièrement: pendant la méditation au yoga, dans un demi-sommeil si je rêve de quelqu'un qui dit «je t'aime»... Ça se produit généralement dans des moments de demi-conscience. Mon prof de massothérapie disait que c'était comme une coquille qui casse... ma coquille.

Récemment, je lisais le Compter jusqu'à cent de Mélanie Gélinas. J'ai lu les 200 premières pages les dents serrés, le corps compact, comme si je me protégeais moi aussi du danger pourtant déjà advenu. Mais comme elle l'écrit: «Mais le pire ne se produit qu’une fois. Ce qui se reproduit après, c’est une compulsion de terreur.» C'est peut-être vraiment à ça que l'on peut communier, la compulsion de terreur.

Et donc, un peu passé la page 200, un des courts fragments se termine par la fuite de la jeune fille qui porte en elle son drame. Et elle entre dans un taxi et le fragment donc se termine sur les paroles du chauffeurs: «Je t'emmène au poste de police. Ne dis rien.»

Et j'ai explosé. Les spasmes au milieu de mon lit, la coquille qui fend un peu, et les larmes. Il me semble parfois que le regard de l'autre fait exploser la douleur qu'on gardait pour soi. La compassion a la force de défoncer les murs que l'on dresse en soi. Comme lorsque, pris dans la peine, on fuit les autres parce qu'on sait que la première main sur l'épaule va ouvrir les digues. Ce chauffeur de taxi a été la main sur l'épaule de ma lecture.

J'ai desserré les dents et j'ai chialé devant cette possibilité de dire l'impossible. Et cette incroyable conscience, chaque fois que mon corps réagit si fort, de tout ce mal qui moisit encore en moi.

vendredi 11 juil. 2008

R comme dans Routine

Chaque matin je croise les mêmes personnes dans mon quartier, dans le métro, en arrivant au bureau. Un horaire assez précis crée des habitudes.

Cette semaine, chaque jour en marchant du côté nord de Beaubien j'ai croisé deux personnages qui se dirigent chaque matin dans le sens inverse. Peut-être travaillent-ils sur St-Laurent. Ou alors, je ne sais pas...

Je crois d'abord le gars. Je l'ai remarqué parce qu'il me rappelle Yves. Et qui me suit depuis quelques années sait qu'Yves est le fantôme préféré de ma vie, celui que je croise partout. Ou du moins il me semble. Avec les années j'en ai fini par oublier à quoi il ressemble en vérité (je vous le dis...), quoi que quand je finis par le croiser pour vrai je sais bien que cette fois-là ce n'était pas un fantôme. Ce gars du matin n'est pas lui. Derrière ses lunettes soleil, il est trop grand, trop bâti, trop planté en terre. Yves était plus nerveux, sautillant, tendu... Un peu voûté quand il marchait toujours trop vite.

Quelques blocs plus loin je croise une femme qui va dans la même direction. Je l'ai remarqué le premier matin parce qu'elle m'était vaguement familière. Elle est menue et j'aime ses seins. Ils sont lourds, pleins. Peut-être a-t-elle eu un enfant récemment. Ou alors se sont ses seins, tout simplement. Ils balancent sous ses débardeurs et je trouve ça moins érotique qu'émouvant. Quoi qu'érotique un peu aussi, mais surtout émouvant. Elle semble un peu fermée sur elle-même, pensive et pas toujours très heureuse. Les gens sourient rarement dans la rue, mais si on est attentif, on sait reconnaître le non-sourire lumineux du non-sourire des jours gris.

Je ne sais pas ce qu'elle pense de son corps, mais des fois j'aurais envie de lui parler. Mais ça ne se fait pas. Je veux dire arrêter quelqu'un dans la rue pour lui dire «Mademoiselle, je trouve vos seins lourds très beaux et émouvants...» Non, ça ne se fait pas. J'ai quand même un certain sens des conventions.

Hier, sans réfléchir et sans raison autre que la lumière était rouge en arrivant au coin, j'ai dévié de ma routine et j'ai marché du côté sud de la rue.

Et je ne sais pas pourquoi mais j'y ai croisé la fantôme d'Yves... et quelques blocs plus loin la jeune fille aux seins lourds.

Peut-être qu'eux aussi avaient attrapés une lumière rouge. Ou peut-être pas...

mercredi 09 juil. 2008

I comme dans Intimité

Dans les romans, on évoque souvent l'amour - le vrai - par une connaissance très fine du corps de l'autre. Comme si la connaissance des détails du corps de l'autre était le gage à la fois d'une attention et d'une habitude. La jonction des deux probablement porteuse de l'intimité.

Ces passages me troublent, mais pas comme on pourrait le croire. Je ne crois pas que personne n'ait jamais connu mon corps en détails... et je ne crois pas que ça me tente. Pour moi, l'imperfection apparaît quand on se regarde de trop près: le grain de la peau, les poils incarnés, les poils tout court, la corne aux pieds... Bien entendu, dans les romans on ne parle que du grain de beauté inusité où de la petite cicatrice qui a un charme. Mais le miroir grossissant du regard de l'autre qui explore ton corps comme d'autres fouillent la terre me dégoûtent un peu.

Je ne crois pas que l'intimité ce soit toujours une si bonne idée...

mardi 17 juin 2008

E comme dans Être soi

Ce week-end, coup d'adrénaline, je me suis vue bien vieillir. Y'a une nouvelle fleur qui pousse en moi. On appelle ça le tact. On ne peut pas dire que cela ait été ma plus grande force. Petit à petit j'y viens. Je m'abstiens quand il le faut. Je décolle comme il se doit.

Mais pas toujours.

Aujourd'hui je suis aussi tache que je suis fatiguée. C'est dire.

J'ai été très émue récemment par l'histoire du petit garçon d'une amie qui lui disait qu'il était fatigué d'être lui-même, parce que c'était dur d'être lui. Il n'a pas tort, c'est dur d'être soi.

Probablement parce que c'est la seule vraie chose immuable. Parce que nous sommes la seule personne dont nous ne pouvons jamais prendre congé.

Je me mettrais bien en pénitence pour un temps. Ou au repos forcé. Mais pas dans la même pièce que moi. Je m'en veux des gens que j'ai perdus dans ma vie, ceux que j'ai perdus définitivement. Yves, Simon, Frédéric et les autres. Et les noms ne sont même pas fictifs, à quoi bon. Je m'en veux de ceux que je perds par paresse ou inadvertance. La mienne et la leur. J'en veux de toute façon à l'éphémère. Je suis grande cousine depuis peu. Je n'ai pas de nouvelles. Il me semble qu'il n'y a pas si longtemps j'étais dans le cercle intime de ces gens-là. Je m'en suis expulsée, ou alors ils m'ont... je ne sais trop. Je m'en veux d'être un peu triste malgré moi des bébés qui viennent, et qui naissent, et qui poussent - les ventres et les bébés - et voilà. Je m'en veux de ne pas être détachée à ce point-là du bonheur des uns qui...

Je ne me pardonne jamais de perdre. Je ne me pardonne jamais l'abus de sucre. Je ne me pardonne jamais mes faux pas. Je ne me pardonne jamais d'être moi finalement. Gaffeuse, expeansive, possessive, dévoreuse, exigeante. Je ne me pardonne jamais de ne pas avoir su séduire ceux qui auraient dû craquer pour moi. Dans ma vie professionnelle. Dans ma vie personnelle. Dans ma vie sexuelle. Je m'en suis toujours voulu de ne pas être un sex symbol et tout ce que je suis devenue repose sur ce constat d'échec. Peut-être découvre-t-on plus tôt les cartes qui ne nous sont pas données. Après coup seulement on apprend à jouer avec ce qui est sur la table.

Il a raison le bonhomme: c'est dur d'être soi.

vendredi 16 mai 2008

L comme dans Légèreté

L'autre soir, malgré ce printemps qui n'en finit plus de cultiver le frais du fond de l'air, j'ai vu une famille avec de jeunes enfants sur le banc devant la crémerie. Le chocolat aux lèvres... et aux genoux, ça dégoulinait partout, de crème glacée et de cutitude.

J'ai trouvé ça beau. Toute cette vie. J'ai souri.

Je n'ai pas eu envie de manger de crème glacée.

Je n'ai même pas vraiment eu envie d'avoir des bébés.

C'est une zone de légèreté.
J'ai juste trouvé ça beau, toute cette vie et j'ai souri.

samedi 26 avr. 2008

I comme dans Injustice

Je sais bien que rien dans la vie ou le destin ne relève de la justice. Tout de même, dans cette étrange semaine où je me disperse entre un sentiment de toute puissance et une tristesse lancinante, il m'arrive de sacrer (trop souvent) contre ce qui me semble relevé d'une injustice fondamentale. Tout en sachant que je me plains pour rien, mais je sacre tout de même quoi...

Ce midi, le gym avait un goût particulier d'amertume. J'ai pesté pendant plusieurs minutes contre mes orteils qui s'engourdissent, mes pieds qui souffrent et les kilos qui s'accrochent. Post-ado en crise débile... Bien sûr, bien sûr. Je me rappelle clairement d'avoir pensé quelque chose comme «J'en ai marre de ce maudit corps qui n'a pas 30 ans et qui se comporte n'importe comment...» Quelque chose comme...

Dernier soir de la saison de la Maison de la Culture, Les printemps de la danse 2008, 4ième pièce: S'ancrer dans la suspension de Marie-Hélène Bellavance et Stéphanie Vignau. Comme elle est belle la danseuse. Vous voyez belle comme j'ai tant rêvé de l'être. Mince, élancée, féminine, pleine de caractère. Et la belle danseuse... ben elle porte des prothèses. Pas de jambes. Aucune des deux. Elle danse avec ses prothèses, sans la même fluidité de mouvement que ses compagnons, mais avec une grâce incroyable, un sourire, une flamme. Et dans la deuxième partie, elle enlève ses prothèses, et elle danse au sol. Avec une force, une vigueur, une vie.

Les larmes aux yeux j'ai juste ravalé mes conneries sur l'injustice et eu une petite pensée pour mes orteils qui engourdissent sous l'effort physique.

mercredi 23 avr. 2008

T comme dans Totem

En plein été, période caniculaire, mon totem est Béluga Échoué. Et encore, Béluga me semble un peu gracieux, et trop peu humide!

Le reste du temps, je suppose que Fourmi Hystérique me convient assez bien. Je vous entends d'ici protester: "Hystérique, franchement..." Ah ben le totem sert justement à dévoiler la nature profonde.

Dans A Bug's Life, première scène, les fourmis traînent le bouffe vers l'autel quand une feuille d'automne tombe au sol et coupe la ligne. Fourmi Hystérique gèle sur place, devant la feuille, fait de grands yeux avant de se mettre à hurler "I lost the line, I lost the line..." (2 points pour connaissance cinématographique!). Ben moi je fais ça des fois dans la vie. Je suis plus sensible à la présence masculine qu'aux feuilles mortes, mais quand on se met en travers de mon petit bonhomme de chemin y'a le totem au fond de moi qui hurle "I lost the line, I lost the line...". Symptôme: consommation exagérée de sucre cachée au fond de mes coussins (c'est là que se profilent les restes du Béluga Échoué de l'été dernier!), air hagard, maux de têtes et nausées. Et bien entendu: parties de Tetris ou autre inutilité à répétition juste pour faire taire Ange et Démon qui dans mon esprit s'envoient promener à coups d'espoirs et de fatalités.

En vieillissant les égarements durent moins longtemps. La fatalité gagne toujours la main sur l'espoir et je reprends la ligne et le petit bonhomme de chemin en l'espace de quelques jours.

Et un soir tu te réveilles en sursaut à 23:30. Tu viens pourtant à peine de sombrer. Était-ce un rêve? Était-ce juste une pensée? Ô le bel éclairci, le ciel presque bleu mais sans ecchymose. Dans un demi-sommeil tout est tellement clair, chaque personne à sa place. La ligne est là, droite tracée. Il n'y a certes pas d'espoir mais pas vraiment de fatalité. Un certain apaisement devant le retour des terrains connus et non-accidentés.

La Fourmi Hystérique a tellement peur de la nouveauté qu'elle aime encore mieux suivre sa ligne droite sans en être détournée. La Fourmi est une bébête vraiment très organisée, tellement qu'elle préfère se tenir loin des cigales et des dangers.

mardi 22 avr. 2008

F comme dans Fièvre (bis)

Je dois admettre qu'il y a des moments où la fièvre semble me concerner.

Toutes les fièvres.

Faut juste accepter de ne pas trop y penser.

lundi 21 avr. 2008

B comme dans Bonheur

C'était il y a deux ans. Suite à un commentaire de Lady Guy j'explosais le blogue, tout en noir. Le commentaire disait «Catherine sera-t-elle heureuse un jour?».

J'ai fini par répondre, en substance, que pour moi la distinction malheur/bonheur fait partie des plus grands leurres qui soient. La tristesse, ça c'est quelque chose. La joie aussi. Le bonheur et le malheur supposent une certaine permanence auquel je ne crois pas. Je crois à la sérénité, par contre, mais c'est bien différent! J'écrivais «De toute façon, je ne crois pas au mythe de l'individu. Pour moi, sans résonance nous ne sommes rien. Le bonheur au fond de toi, je n'y crois pas.»

Tout ça est encore d'actualité. Pourtant, poussée par je ne sais quelle superficialité (l'amour des bons mots!), j'ai acheté un recueil de pensées sur le bonheur dans un magasin de livres usagés.

HELP!

Bon, ce livre est très nul d'abord. Si on se fie aux (vraiment mauvaises!) photos qui l'illustrent c'est assez pour donner le goût d'être malheureux ad vitam aeternam. Mais outre ça, ça me conforte encore dans l'idée que les discours sur le bonheur s'organisent autour de quelques lignes bien connues qui me lèvent le coeur:

- nous sommes responsables de notre bonheur (le Secret)
- le bonheur se bâtit sur les plaisirs simples (la simplicité)
- le bonheur siège dans l'âme et le coeur (la mystique)
- le bonheur passe par le don de soi (le judéo-chrétien)

Donc, que ce soit Châteaubriand («Le bonheur coûte peu. S'il est cher il n'est pas d'une bonne espèce.»), Claudel («Le bonheur n'est pas le but, mais le moyen de la vie.») ou Hugo («L'Homme est une prison où l"âme reste libre.»), je persiste et signe, le bonheur est un concept insupportable.

Si on tient à rester dans les catégories, j'aime mieux être malheureuse comme moi qu'heureuse de même. Mais je ne suis pas malheureuse. Je suis triste parfois, mordante à d'autres, névrosée souvent, rigolote aussi. Je me sens souvent seule et je n'ai rien de naïf. Mais j'ai aussi des joies intenses pour des banalités (ou non) et des certitudes d'amitié qui font du bien.

dimanche 20 avr. 2008

F comme dans Fièvre

Je suis comme Vecteur: je trouve quelque chose d'assez touchant dans ce mouvement de masse qui nous unit, enfin, contre l'adversaire. Le sport, en ce sens, est sans aucun doute un méchant catalyseur de quelque chose comme «la nature humaine».

En même temps, la fièvre ne m'atteint pas vraiment. J'aime la liesse quand je n'y suis pas. Je suis trop claustrophobe et associable pour aimer le mouvement de groupe... alors le mouvement de foule.

Hier j'ai assisté à ma première partie dans un bar. C'était bien, pas trop plein... J'ai été sincèrement désolée du résultat. J'ai été sincèrement contente lorsqu'il y a eu des buts, avec les frissons en prime. (Mais bon, suffit de se rappeler qu'un hymne américain bien placé dans un quelconque film de soldats me fait pleurer, pour comprendre que mes frissons hein, ça vaut Dollorama...).

En fait c'est comme l'autre fièvre, celle qui nous a (pour de vrai) traîné dans ce bar-là. Je suis trop associable et insécure pour même imaginer me mettre à draguer comme ça, un pur inconnu, comme si la chose allait de soi. En fait ça ne me tente pas! Pour être honnête je ne comprends pas trop cette course en avant. Les hommes qui me font tourner la tête sans les connaître sont peu nombreux, et en soi la simple présence de quelqu'un de beau dans mon mètre carré d'oxygène ne m'excite aucunement. Ceux qui m'excitent, c'est qu'ils ont un minimum de flamme dans le regard. Bon, une flamme que je m'imagine parce qu'elle est rarement vraiment là, mais je leur ai assez parlé pour avoir eu le temps de prendre mes rêves pour des réalités.

Je raconte n'importe quoi! Je réalise surtout qu'on consolide des acquis qui viennent d'il-y-a-longtemps. Quand t'es pas la plus jolie, t'apprends rapidement que ce n'est pas toi qui fixe les limites du terrain de jeu. Et tu peux bien faire les efforts que tu veux, tu resteras toujours la dernière sur le banc au début de la game de ballon chasseur. Pour jouer faut accepter de recevoir une garnotte en pleine face tout en gardant sa dignité. J'ai malheureusement l'épiderme trop sensible pour me risquer.

C'est fou comme en vieillissant tu te convaincs d'avoir fait des choix (moi, la fièvre je suis bien au-dessus de ça!), quand finalement y'a bien longtemps que d'autres avaient choisi pour toi (la fièvre, ça te concerne juste pas!).