«Il y a dans notre vocabulaire une quantité de phrases toutes faites qui entraînent une pensée toute faite, dictée par les usages, et qui servent à répondre aux questions embarrassantes.» Marie Cardinal
Le premier soir je me suis réveillée en sursaut. Un bruit étrange: c'est mon coeur qui fait le bruit d'un bateau. Une sensation étrange: un mouvement? Non... l'immobilité. Il est 2h30, Hochelaga ne bouge pas. Mon lit non plus. Et je m'ennuie de ce mouvement lent, constant. Cette semaine à sillonner le fleuve. Je serais repartie, sur le champ. Ils sont passés Québec maintenant, remonte vers Charlevoix...
Je serais repartie. Pour les Îles sûrement. Mais surtout pour le mouvement. Je serais repartie pour bouger. Je ne fuis pas, c'est plutôt que je ne tiens pas en place, c'est foncièrement différent. Ma vie pourrait ressembler à ça, sillonner le fleuve du nord au sud et me laisser bercer. Chercher les baleines, observer les amours qui naissent et les gens qui vieillissent, trouver les jeunes hommes beaux, la mer invitante, les fruits de mer presque trop frais pour être vrais. Oui vraiment, j'aurais pris au moins une autre semaine comme ça.
Je me suis rappelée mes derniers mots laissés ici: J'ai trente ans, mon chat est mort... et puis quoi maintenant?
Maintenant toujours cet envie de mouvement. Et quelque chose au coin de ma table qui ressemble à un manuscrit. Et dessus l'écriture ronde et ample d'une amie. Je crois qu'on appelle ça les premiers commentaires.
Voilà, je suis revenue, j'ai envie de repartir, j'ai trente ans, mon chat est mort et j'écris un roman.
L'écrire c'est déjà quelque chose comme un engagement.
J'étais au OffTA ce soir pour voir un programme double: Sourire forcé et Passages, deux pièces qui explorent la fragile frontière entre le rire et l'émotion. Dans la deuxième entre autres, une femme de mon âge, qui à sa façon me ressemble tellement.
Bien qu'on puisse rire ou sourire de tout, je ne suis pas bien certaine de pouvoir, ce soir, rire des manques affectifs, ces failles humaines. Il n'y a rien de plus fragile, peut-être, qu'un jour qui se réveille sur un cauchemar.
Une grande résidence et des trombes d'eau (je viens de lire Le goût des abricots secs). Face à la grande porte-fenêtre de ma chambre, la mer déchaînée et des gens en uniformes. J'ouvre la porte pour les entendre me dire qu'il faudra évacuer. Je referme la porte, verrouillée, comme si cela pouvait être utile contre la marée et je vais dans le corridor pour alerter. Et je crie, je crie comme je peux, d'une voix enrouée, rouillée. Je crie comme quelqu'un qui s'érige en responsable, quelqu'un de bien informé, quelqu'un qui détient la vérité. Et tout le monde me regarde, halluciné, avant que je remarque une femme en uniforme, au centre du corridor, qui a donné l'alerte et qui oriente les évacués. Une femme qui a pour vrai de l'autorité, qui fait son métier. Une femme à qui j'ai tenté maladroitement de me substituer.
Et devant moi, une autre femme que je connais et j'admire, malgré moi, malgré tout, dit à sa voisine sur un ton entendu: «Quelle conne!» Un ton sans surprise, un ton du constat. Prenant acte de ma mégarde, honteuse, je retourne dans ma chambre et verrouille la porte de l'intérieur. Et je m'écroule dans un coin où personne ne pourra me voir, où on m'oubliera. Et j'attends l'orage, l'inondation ou que sais-je? J'attends l'annihilation! Le coeur en miettes, le souffle coupé.
Et pendant qu'une partie de moi lutte pour le réveil, pour la sortie du rêve; une autre lutte pour y rester. Une forte partie, coriace, veut de ce sommeil, veut de cette douleur qui court à sa perte. Comme s'il était beau le rêve, comme si je rêvais d'amour. Une forte partie de moi, soulagée.
Être radicale, c'est croire qu'il vaudrait mieux ne pas être que de ne pas être parfaite.
Ce qui fait mal c'est de constater que malgré tout le chemin parcouru, il s'entête encore au fond de moi, ce monstre-là.
Il y a là, champ de bataille. Champ de mine. Entre moi et lui. Lui et moi. Lui qui est moi, bien sûr. Alors pourquoi suis-je plongée dans ce rapport malsain, comme s'il devait m'obéir? Comme si je devais le mâter.
Mon corps comme une bête sauvage. Une poule sans tête. Comme pris d'une vie propre. Avec ses balances débalancées, avec ses limites.
Il y a là, champ de bataille. Et un cesser-le-feu ne peut pas suffire. Ne peut pas suffire de le tolérer. De se dire qu'on n'y peut rien, de baisser les bras et les armes.
Non, la tolérance n'est pas la solution.
La solution c'est l'amour, inconsidérable. La solution c'est reconnaître la beauté de la machine. C'est reconnaître que malgré ces multiples travers, il fait des miracles et il va bien. Bien sûr, je danse à cloche-pied; bien sûr je devrai un jour admettre, que je ne mangerai plus rien de sucré; bien sûr je me cache parce que rien de lui ne peut se balancer et me permettre une peau juste acceptable.
Bien sûr, il fait chier quoi.
Et pourtant, la solution c'est de se rappeler que pacotilles ne peut pas être cause de guerre rangée. La solution, c'est l'amour.
La difficulté de travailler avec des adolescents, c'est de les accueillir sans rire face à leur bonne volonté. Ce rire-là trahit à la fois notre émotion devant leurs traces d'enfance et notre malaise face à nos conventions adultes. Et refusant le miroir que leurs hésitations nous tendent, nous ne trouvons comme réponse qu'un gentil rire pétri de condescendance.
Premièrement, il y a des livres que j'aime pour le récit. Je peux y voir l'auteur écrire. J'imagine très bien Stieg Larson en train d'inventer Lisbeth Salander, de lui donner corps et vie. Ce sont les livres dans lesquels je ne corne aucune page, ou presque, parce que rares sont les phrases qui marquent. Seulement un récit qui happe. Des livres qui me fascinent parce que j'en écrirais jamais des comme ça.
Deuxièmement, il y a des livres qui me ressemblent. Des livres qui sonnent comme moi. Ce sont mes livres préférés généralement. Dans les plus intenses, je corne une page sur deux parce que je voudrais pouvoir mémoriser le plus beau du beau. Quand Katia Belkhodja (La peau des doigts) écrit:
Il n'y a jamais rien qu'on puisse faire face
à la douleur des vieux parce qu'on ne peut même pas les appeler bébé. Ou leur
dire le temps qui passe. Ils le savent déjà, eux, que ça ne passe pas.
Quand Lyonel Trouillot (L'amour avant que j'oublie) écrit:
Ce soir-là, comme tous les soirs, l'homme
avait espéré qu'à la fin de la conversation elle lui dirait de monter. Ils
avaient encore parlé de tout et de rien dans le hall. La conversation
s'éternisait. Tout et rien, ça fait beaucoup de choses sans importance
grignotant sur le temps qui reste aux mots d'amour.
Quand je lis des livres comme ceux-là je m'entends, ça résonne au fond de moi. Je reconnais mon ton et ma voix, comme des âmes soeurs en mode édition. Gilles Jobidon, Anaïs Nin... Des auteurs qui me parlent d'en-dedans d'une certaine façon. Et je ne veux pas le savoir si vous aimez pas ça!
Et finalement, il y a les livres de Baricco. Pas le Baricco de Soie, ou même de Novecento... bien que j'aime l'un comme l'autre, mais... Non! le Baricco complètement éclaté d'Océan Mer et de City. Le Baricco fou.
Complètement fascinée. Je ne peux même pas imaginer comment il écrit. Comment dans ta tête il peut y avoir l'espace suffisant pour construire quelque chose comme City. Je ne vois pas. Entre western et maladie mentale. Délires philosophiques et beautés poétiques. Je ne vois pas. Comment on peut faire ça. Et c'est... tellement bon!
Les sous-titres c’est quelque chose de
répugnant, comme les chaussettes blanches, ou les mocassins gris.
La culpabilité est un sentiment physique, prégnant. Il se tient dans la bouche, particulièrement dans des endroits comme les pommettes ou la lèvre supérieure où l'espace entre la peau et le squelette est restreint. Dans ces cul-de-sac buccaux où s'entassent parfois les miettes et les moelleux des bouchées trop importantes. (La culpabilité n'est-elle pas justement cette impression d'avoir pris, sur le destin, plus que sa part?)
La culpabilité me renvoie aussi aux images des magiciens dont la joue enfle avant qu'ils recrachent une balle qui semble pourtant solide. La culpabilité, c'est exactement ça, quelque chose qui grossit dans la bouche, qui frotte le palais sans que je puisse savoir si c'est du mou ou du solide. Ça prend tout l'espace et pourtant, je ne sais pas s'il me faudrait cracher ou vomir.
Comme l'anesthésie. Non seulement dans l'impression que ce quelque chose d'étranger dans ma bouche a enflé, mais aussi dans l'incapacité a identifié clairement de quoi il s'agit.
Quel concept étrange. Il m'intriguait théoriquement, il me tue en pratique. Comme quoi la théorie est parfois inoffensive...
Quand j'étais enfant, j'aurais voulu être comme les autres. C'était très clair dans ma tête que je ne l'étais pas. D'abord les autres elles se prenaient pour des fraîches... et un mot creusait tout le fossé. Pire qu'un mot. Une marque. Jacob. Elles portaient du Jacob les autres... allez savoir pourquoi pour moi ça voulait tout dire.
Les adultes aiment particulièrement les enfants intelligents qui ont un peu l'air déglingué, les ados aussi. Je le remarque dans mon vidéo promotionnel réalisé récemment: les adultes sourient particulièrement devant deux adolescents qui doivent être la risée de leurs classes. De beaux humains, des garçons brillants... mais différents. Et pas très beaux pour l'instant, soyons honnête...
Mais bon je m'éloigne de mon point. La féminité.
Quand j'avais six ans la féminité c'était le rose, les froufous, les princesses... et accessoirement le Jacob, mais ça j'en avais pas. Je devais avoir l'air brillante en satin froufrous avec mon physique qui s'approchait déjà plus du lutteur sumo que de la gymnastique. Mais en fait peut-être que je n'avais pas besoin d'avoir l'air brillante, je l'étais... tout le monde le savait, y compris ceux qui me ridiculisaient.
Quand j'avais six ans la féminité c'était la gymnastique.
Pourtant...
À 30 ans je ne sais plus trop. Mais j'en ai marre de me faire dire que c'est superficiel tout ça. J'ai rêvé toute ma vie d'être bêtement ça: une femme comme les autres. Un jour tu réalises qu'il est trop tard, que ça n'arrivera pas.
Et je pense que personne peut comprendre ça.
C'est superficiel... et ça fait mal dans un endroit qu'on ne connaît pas.
Terra incognita... au fond de moi.
C'est particulier le patriotisme. Surtout quand tu ne sembles pas être un terrain fertile pour ça, et puis que ça te frappe quand même. Pourquoi je prends pour les Canadiens aux JO? C'est bête après tout. C'est pas que le chiffon rouge m'émeut tellement... C'est pas ça. Je prends pour les Canadiens et quand il n'y en a pas je prends pour les perdants. Tenez, un autre mot en P.
(Bon faut dire que je suis la fille qui pleure sur les soldats qui saluent à l'hymne américain dans n'importe quel film poche. Et l'anti-romantique qui a pour idole Jean-Pierre Ferland et qui s'est mouché dans ses draps en finançant Un long dimanche de fiançailles.)
Je veux juste dire que c'est pas ma première contradiction...
Je trouve ça quand même drôle le patriotisme. Comment ça naît sur commande. Les gens se drapent dans leurs drapeaux, se tatouent des icones et des couleurs, se font faire des piercings qui les identifient... Tout d'un coup comme ça. Sûrement plein de pacifistes qui veulent pas de la guerre. Mais quand on crie pour ses couleurs devant une compétition sportive, on ne pense pas à la notion de frontières...
Ils vivaient en-haut depuis plus longtemps que moi. Quand je suis arrivée ici leur fille avait 3 mois. Leur chien l'âge qu'elle m'a semblé toujours avoir. C'était des artistes. Je les aimais bien. J'entendais le chien galoper, leurs partys parfois dans la cuisine. J'ai aussi entendu la petite quand elle avait des terreurs nocturnes et je l'ai même entendu apprendre à marcher. En vieillissant elle avait des expressions drôles, une petite timidité charmante, et toujours des cheveux fins, comme une chinoise châtaine.
Ils se sont toujours sentis bien coupables de me marcher sur la tête. Moi pour être honnête, même les larmes nocturnes du bébé ne m'ont jamais dérangée. C'est un enfant quoi. Ça me tordait le ventre, j'avais mal pour elle. Mais de la colère non. On n'y peut rien quoi... personne...
Mais bon, ils se sentaient coupables quand même. Tellement qu'en cherchant quelqu'un pour les remplacer ils ont inscrit dans l'annonce qu'ils cherchaient quelqu'un de très calme... pour ne pas m'embêter davantage. Faut pas s'étonner que mon nouveau voisin soit venu s'excuser chaque fois qu'il martèle, polit, aspire ou autre...
Mais le plus dur, c'était les semaines de silence entre les deux occupants. Depuis samedi que mon nouveau voisin a pris place. Il a eu beau reclouer toutes les planches. Ça craque encore...
Ça me fait du bien de le savoir là. De l'entendre bouger. De l'imaginer vivre. On se sent moins seule malgré les évidences.
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