il y a des silences qui poussent dans les paumes
ou dans les bleus de mes doigts alpha-numériques
le toucher virtuel a ses limites
filament de vide
tu marches les premiers pas d'une trop belle histoire
et tu trébuches avec la grâce des premiers de classe
le front princier et l'oeil inquiet
tu aurais pu arriver il y a cinq ans
ou moi plus tard que toi
on aurait pu être du même bord
dans le même navire
se rencontrer au même port
peut-être que j'aurais eu mal de tes catégories
de tes critères qui manquent de poids
peut-être que j'ai mal encore aujourd'hui
quand tu te paralyses dans tes sourires
quand je t'envie ton mal de mer
qui comble mon vide de mère
ton pied qui tangue
ton rire qui craque
ta boulimie de désir
et moi anorexique
peut-être que j'ai mal sans avoir le droit
parce qu'assise sur le quai
je ne peux que tendre la main
pour t'aider à faire le prochain pas
sans savoir si tu l'accepteras
drapée dans ma pureté de Mère Térésa
castrant ma peur des fusions
dans le platonisme le plus pur
je construis en moi un temple à l'émotion
et dans le tête-à-tête mélancolique
entre l'écran et l'absence de corps
retord
de sueur
aphone
de voix
il y a mon coeur
motel de passes en moins kitsch
quelques cinq étoiles en urgence
pour étendre sa douleur
contre un oeil qui n'en a pas peur
et dans mes caves fermées à clé
ça hurle les fantômes
et les squelettes des placards qui rongent
les chairs de mes impossibles
et les virgules de mes trous noirs
s'ouvrir au monde ce serait arrêter de me poser barricade
entre les autres et leur mal
de me poser casque bleu
entre moi et mes abîmes
et je rêverais comme ça de te protéger des années durant
de toi et de moi
des nymphes et d’elle
de tes mondes délirants
des spirales infernales où tu t'enfonces
pour mieux te croire exister
je voudrais te protéger du pire
en te faisant bouffer mon émotion en comprimés
contrôler tes inputs, tes rêves et le reste
pour dans tes mots m'exister
et je me dis que je ne serai jamais mère
parce qu’aimer fait trop mal
que je ne serai jamais femme
parce qu’aimer encore ça va
mais être aimée c’est mourir un peu
de l’autre qui part déjà
mais je me connais mieux qu’avant
et si j’endure encore ton nom comme un rasoir
contre la gorge de mes nuits
c’est que je sais qu’au bout de ce sang-là
existe quelques pas vers la lumière de là-bas
avec un peu de chance je t’entraînerai avec moi
et tu te retrouveras chez toi après l’ouragan
comme une vague qui obstinément
se sent chez elle même si son centre s’épanche
avec un peu de chance
un jour nous écrirons nous
en conscience
ou nous dirons nous
sans parenthèse et sans guillemet
ou nous serons peut-être
morts un peu
mais moins amers
(Jennifer Warnes: Famous Blue Raincoat/Disque: Famous Blue Raincoat)
Commentaires