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    Ce carnet est un site de création collective. Il regroupe les textes de plusieurs auteurs différents tous inspirés d'un thème commun. Le thème est mis en ligne dans la nuit de dimanche à lundi et la date de tombée est le dimanche suivant avant minuit (heure de Montréal). Pour tout renseignement, pour participer ou pour soumettre un thème pour les prochaines semaines:

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La reine déchue (Nortine)

<p><p>Reine déchue</p></p>

Il n’écrit plus.  Glissant inexorablement dans le noir du néant.  Bientôt il n’existera plus.  Cela me fait toujours cet effet-là, un adieu.  Une impression de fin du monde, à l’orée du néant.  Là s’arrêtent mes pas, comme l’infranchissable d’un mur de non-matière, le surgissement d’un temps archaïque d’avant la lumière. 

Lui a traversé le miroir.  Il a rejoint les couleurs des fêtes de printemps, là où les fées dansent au son de l’arc-en-ciel, où les fontaines bleuissent mille notes diamantines.  Il descend le Mont Vénus aux bras d’une douce Marieke aux cheveux d’or.  Il pêche les étoiles dans le ciel de ses yeux et, à sa bouche vermeille, il cueille les délicatesses d’une fleur épanouie.  Sous la voûte céleste, les constellations se nimbent d’un voile d’or à la vue des noces royales.  C’est le temps d’Eden.

Il n’écrit plus.  Et moi non plus. Mes mots s’en sont allés sur le chemin d’un coquillage.  Et je ne les ai pas suivis.  Mes pas en tous sens arpentent l’île au trésor.  Elle est déserte.  A côté du coffre ouvert, il n’y a pas de trésor.  Il n’est qu’une reine déchue.  Avec dans la tête, un jardin aux mûres où fleure encore le nard délicat.  Et sur les lèvres, des fleurs de sel.

Aujourd’hui, j’ai croqué la galette des rois et ma dent a heurté la fève magique– elle avait des allures de santon en porcelaine, comme un goût de Noël- . Cela ne m’était jamais arrivé.  Sur ma tête, les miens ont déposé une couronne d’or. 
- Tu es la Reine, se sont-ils exclamés !

Moi je n’ai rien dit.  J’ai déposé la couronne de papier, ne l’ai pas jetée.  Le vent du soir m’a murmuré : Qui sait ?

Le carnet de l'auteure

Le goût du métal (Nortine)

La femme prostituée n’a point de visage.  Elle n’est que trou, endroit sur envers, puits sans fond.  Elle est ce là où s’enfouissent doux, si doux, la brisure de nos illusions – et nos vies dépareillées -, la mort de nos espoirs – et nos futurs désertés -, le rêve de l’âme-miroir – et nos pas décalés.

Le mendiant d’amour n’a point de visage.  Il n’est que l’aigu d’un angle, fouissant la terre si fort, si fort, labourant la chair de ses poings, de sa chair pour qu’en jaillisse un aveu, un épi fécond, une fleur d’amour, une espérance.

Sexes sans visage, en frénésie, se désapprendre,

non essentiel,
non rencontre,
l’un l’autre

tomber la bouche, hébétés sous le goût du métal - comme une déchirure -, quand les mots se meurent, sous papier monnaie…

Le carnet de l'auteure

Delete (Nortine)

Cher,

Tes mots déposés sur le rivage de ma bouche,
douces goulées de miel et de raisin,
m’attendrissent le cœur, comme la biche
immobile lorsque le chasseur sur sa mire la couche,
je palpite de tout mon être, éblouie sous le regard divin,
tes mots dans l’amour, tes je t’aime l’amitié,
je les cueille dans ma paume, les yeux mouillés,
mes lèvres sur un oui s’entrouvrent quand

Elle est mon Amérique à moi

phrase-sagaie qui me transperce la tête
au poteau des illusions, le sang de ma dé- fête,

si belle ton Amérique,
ivresse de liberté,
souffle d’immense,
vertes terres de l’espérance,
si cruels tes mots agenouillés
aux plis d’une autre féminité…

s’effacent

mon oui informulé,
ma lettre commencée,
mes illusions achevées,
mes envies d’un toi à mes côtés…

s’effacent

nos rêves de mouettes,
doux poème serti dans l’estran
d’une belle Ostendaise
orfévrée d’émeraude vaguelettes,
tout de l’histoire perd son allant,
et ce profond malaise

qui m’efface

il ne reste que le blanc - le blanc immense de ma douleur

qui
.
delete
delete
.
.

ne s’efface pas…


Le carnet de l'auteure

Une nuit chaude à Tombouctou (Nortine)

Artémia se mit en route après le dernier chant du muezzin.  D’un seul coup, la nuit était tombée, lourde paupière d’un ciel fatigué.  Comme embaume l’oliban, quand le portent des vents languissants!  Ici et là, s’élève le chant du pilon cognant le mortier de cuivre, ivre des senteurs de henné et du girofle odorant.  Ce soir, les femmes seront belles et les alcôves frissonneront encore sous le doux gémissement des amants.

Artémia soupira.  Son objectif était tout autre.  Elle devait se rendre chez Sâdi l’Ancien, le bibliothécaire.  Dans le cadre de sa mission auprès de l’UNESCO,  elle était à la recherche de vieux manuscrits relatant l’histoire de civilisations anciennes de l’Afrique.  Et Tombouctou – celle que l’on nomme « la mystérieuse » - regorgeait de ces traces antiques. 

Il y a deux mois,  Sâdi l’Ancien avait contacté un ami érudit à Fez.  Il avait déniché – disait-il -  une carte authentique datant du XIVème siècle, dessinée par l’architecte-poète andalou Es Sahéli.  Elle indiquait avec précision l’emplacement du royaume de la Reine. Il y avait là de quoi mettre en émoi tous les chercheurs en archéologie mais également tous les chercheurs de trésors perdus.  C’est pourquoi Sâdi l’Ancien voulait que son ami l’examine de son œil d’expert.  Il se sentait en danger – sans préciser la nature de la menace- et demandait à son ami d’agir avec la plus grande discrétion.  Artémia avait été mandatée pour mettre en lieu sûr le précieux document.

Afin de passer inaperçue dans la foule, elle avait revêtue une longue tunique de satin jaune tendre et un voile bleu recouvrait son épaisse chevelure aux bruns flamboyants.  Dans le reflet d’un cuivre étincelant, Artémia se sentit belle  - l’instant est fugace… Au détour d’une étroite ruelle, elle était arrivée au lieu du rendez-vous… C’est vrai que les portes sont belles à Tombouctou, se dit-elle admirative.  Quatre rangs d’enluminures argentées ornaient la porte en bois brun, comme les quadrilatères symboliques du monde terrestre, le tout était enchâssé dans une enluminure de vert émeraude.  Aussi belle que le portail d’un vieux coran manuscrit.  Artémia sourit.  C’était bien là une demeure de bibliothécaire.

La porte était entrebâillée.  Surprise, Artémia pénètre dans le corridor et se retrouve dans une cour intérieure.  Au centre, il y avait une fontaine en mosaïque bleue, entourée d’un parterre de roses aux nuances d’opale.  Sur les côtés, s’alignent plusieurs pièces s’ouvrant sur l’une ou l’autre activité de la maisonnée.  Une seule pièce est illuminée et c’est là qu’Artémia dirige ses pas.  Un sombre pressentiment l’étreint.  Quelque chose ne tourne pas rond.  Ce silence… Cette porte entrouverte…  Ce n’est pas normal. 

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Parasites (Nortine)

Princes des ténèbres assoiffés de sang
Acérées vos canines dans notre peau s'immiscent

Repus de l'âme alanguie en l'humaine condition
Assez de vos ignobles compromissions
Sortez de l'aposiopèse du monde clair des Vivants
Ils sont les Connaissants du Verbe luminescent
Trouvez l'éternel repos dans le sacre de la jeune terre
Ensemble Ombre Lumière seront belle plénitude
Septime monde les sept voyelles de nouveaux cracheurs de feu.

Le carnet de l'auteure

La tour (Nortine)

Verticale carrée
de mille ajours ocellée
la Tour
m’
E
L
E
V
E
femme parjure
féminin sous rature
sur le chemin du monde

L’écho

percute un chant du désert
chemin de traverse
« je » résonance

Me brouillonne

S
U
I
S

inachevée
...

Le lit japonais (Nortine)

Du bout de ses doigts, L. glissait son envie sur le papier de soie, il fleurait bon l’odeur du cuir.  De nos jours, il est rare que les chaussures soient encore vendues dans cet enrobage.  L. ferma les yeux.  Toucher de soie.  Comme la peau des amants s’effeuillant fluide et soyeuse sous les doigts.  L. s’en souvient bien.  Comme ce premier jour où elle le rencontra.  Costume gris taillé dans un tissu souple et doux, une peau parfumée bois de santal et orange amère tout à la fois, une voix s’épanouissant en notes chaudes et enveloppantes.  Il l’avait saluée, lui tendit la main, elle répondit sans trop chercher le pourquoi de ce geste inattendu.  D’emblée, il lui plaisait.  Narines dilatées, elle s’imprégnait de son odeur, goûtait silencieuse, le velouté de sa voix, arrondissant ses lèvres sur la promesse d’un oui.  Une rencontre, une promenade sur la mosaïque rose des piétonniers, un café crème, un tête à tête dans l’intime d’une chambre.  Ni la sienne, ni celle de L.

C’était une chambre aux proportions d’un carré.  Les murs tapissés d’un brocart d’or mettaient en valeur le lit japonais central dont le futon rouge reposait tel un coquelicot sur un calice noir.  A gauche, une lampe en forme de poisson ciselé dans une dentelle de porcelaine ajourée éclaboussait l’obscurité de mille ocelles lumineux. L’air embaumait sous les effluves de l’oliban embrasé.  La pièce était vide de tout autre mobilier.

Leurs corps se détachaient dans l’espace nu, deux verticales s’élevant comme les colonnes ioniques d’un temple antique, à l’approche des mystères d’Eleusis.  Leurs regards entrecroisés palpitaient d’un indicible.  Il prit l’initiative, avec douceur, effeuillant un à un leurs vêtements jusqu’au désir dénudé.

Regarde-moi, lui dit-il, fais-moi l’amour avec tes yeux, les paupières ouvertes sur la nuit sauvage de tes pupilles de moire.

Embuées sous le sel du plaisir, nos peaux glissées sur la mouvance de nos corps-paysages, s’épanouissent dans l’incarnat d’une insaisissable gestuelle, raconte L.  Dans le noir de ses prunelles, je contemple son corps fléchi de tendresse se couler en mon être, je m’éclos fleur d’oranger sous le soleil de ses caresses légères.  La nuit s’agite de mille échos, murmures d’une Afrique sauvage, quand les fauves sinuent entre les herbes de la savane en quête de quelque proie.  Il me presse contre sa vigueur, me roule entre ses bras, m’enlace de fines morsures.  Un feulement gronde en ma gorge.  Je me métamorphose panthère, ma peau noire bondissant d’un puissant coup de rein, mes caresses égratignant son torse, l’appel du sang découvre mes crocs.  Je suis gazelle, proie qui tressaille dans la gueule du prédateur, je sens la mort venir, mes veines pulsent la chaleur d’un sang agonisant.  Mémoire archaïque qui s’éveille dans la délivrance des sens oubliés. 
Dans l’oeil de son iris, se profile à présent, l’image de l’homme-bélier.  Un feu jaune étincelle dans ses yeux.  Il m’attire jusqu’à la possession et la nuit s’enflamme de luxure à la grande joie de Sodome.  Fêtes galantes des mille et une nuits.  Nos corps s’explosent, océan de feu tourbillonnant jusqu’aux lointaines contrées stellaires, jusqu’à la mort d’une étoile vieillissante qui implose sa matière aux confins de l’infini, jusqu’à la naissance d’un nouvel univers rayonnant dans la nuit de nos pupilles.

Lorsque L. s’éveille des fatigues de l’amour, elle découvre le vide de son absence.  Sur l’oreiller, une orchidée pourpre, dernier mot tendre d’une rencontre dont l’histoire se termine à la lumière du jour.

L. ne revit plus son amant.  De lit japonais, elle n’en eut jamais.  Mais son regard avait acquis une étrangéïté qui décontenançait quelques fois les hommes, comme une statue vacille sur un sol amolli tout à coup.


Madeleine (Nortine)

Madeleine était une merveilleuse histoire qui se racontait en veillées lovées au coin de l’âtre. De sa beauté suave, elle enchantait toutes les chaumières et chacun, sur un parchemin serré contre soi, la conservait comme un précieux trésor.  Madeleine était un rayon de soleil, une note d’allégresse qui éclairait toute vie humaine en sa détresse.  Tant et si bien que l’Imaginaire en prit ombrage : il devint jaloux.  Comme un trompette jazzy, il enfle ses joues rondes, soufflant sur la matière des mots, mille trous noirs qui engloutissent en poussant de gros blob, l’histoire de Madeleine. 

Aujourd’hui, personne ne se souvient de Madeleine.  Pourtant, il arrive que notre corps tressaille quelques fois, ému d’un effluve suave, comme une trace mnésique émergeant de la madeleine odorante, ce biscuit tendre que l’on croque avec délices, en savourant l’amer breuvage d’une tasse de bon moka.  Il nous vient alors comme une langueur de l’être, sans trop savoir pourquoi… 

Le conte de la sorcière chagrine (Nortine)

Il était une fois, loin dans un pays de légende, une femme qui se lamentait en toutes choses.  Sa maison n’était pas assez grande, elle ne possédait pas assez de richesses, la vie ne lui offrait que peu d’attrait…  Des gens de toutes sortes l’insupportaient.  Ah !  Quel ennui à les écouter dans d’insipides conversations, dans les rires qui gargouillent gras dans leur gorge ! Elle attendait quelque chose, comme une étincelle qui l’éveillerait à la joie mais rien ne se passait.  La vie d’Adèle – c’était son nom - coulait monotone.

Petit à petit, elle renonça à fréquenter les gens, ne sortit plus de sa maison.  Elle entendit un petit claquement sourd, comme une porte qui se fermait.  Elle n’y prit garde, trop absorbée par les rires des enfants qui jouaient dans le jardin.
-Allez-vous en ! leur criait-elle.  Vous me donnez la migraine.

Et les enfants chuchotaient entre eux :
-Attention !  Voici la sorcière chagrine !

Un petit claquement sourd résonna à nouveau derrière elle, comme une porte qui se fermait.  Adèle l’entendit et se retourna.  Elle vit qu’elle s’était enfermée à son insu dans une roche tourmaline.
-Que m’arrive-t-il ? s’écrie-t-elle affolée.  Je ne peux pas sortir! 

Elle cria qu’on lui apporte de l’aide mais personne ne l’entendait.  Elle se lamenta de plus belle.

Des jours et des nuits, Adèle pleura des rivières, et les années passèrent.

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