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    Ce carnet est un site de création collective. Il regroupe les textes de plusieurs auteurs différents tous inspirés d'un thème commun. Le thème est mis en ligne dans la nuit de dimanche à lundi et la date de tombée est le dimanche suivant avant minuit (heure de Montréal). Pour tout renseignement, pour participer ou pour soumettre un thème pour les prochaines semaines:

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Tout nu sur la paille (Mélie)

Nu sur la table, les veines affleurant bleutées à la peau, les yeux ouverts sur le plafond, il était prêt à l'assaut. Une dizaine d'étudiants en blouse blanche, armés de scalpels jetables, un masque sur le visage, se tortillaient, n'osant pas encore trancher dans le vif su sujet. Il était jeune avant de n'être plus qu'un objet d’étude, et certains étaient mal à l'aise, bien plus par l'impression de violer son intimité que par l'odeur des produits de conservation qui commençaient à se répandre dans la pièce depuis que l'on avait soulevé le drap qui le recouvrait.

Elle était assise sur son bassin, jupe relevée, le coton de sa culotte en contact avec son sexe à moitié dressé. Elle lui murmurait des mots tendres, jouant avec les boucles de ses cheveux, elle lui mordillait les oreilles tandis qu'il se tordait sous les caresses.  Il était nu comme un ver et pourtant il n'osait pas ôter les vêtements de sa cavalière.

Ses deux parents s’étaient déshabillés et étaient étendus sur le sable, leurs corps lisses et blanc réfléchissant chaque rayon du soleil, le père sur le dos, la mère les fesses à l’air et le nez plongé dans un roman d’été acheté au marchand d’accessoires de plage. Lui, qui avait supplié ses parents de ne pas les accompagner, refusait d’enlever même son tee-shirt, et restait recroquevillé, scrutant à moitié les plagistes, dans un même mouvement de curiosité et de crainte, de fascination et de dégoût. Adulte, il refuserait obstinément de mettre les pieds sur une plage naturiste.

Marie a deux ans de plus que lui, et aujourd’hui elle a subtilisé à son père le « truc qui sert à écouter le cœur ». Les deux enfants se trouvent dans la grange du père du garçon, et Marie compte bien faire ses premiers pas dans la médecine. D’un ton très sérieux, elle lui demande de se déshabiller entièrement. Le petit garçon lui rétorque qu’elle n’a qu’à commencer, et elle se met nue en quelques secondes, faisant passer sa robe par dessus la tête et l’envoyant sur la paille, avant de fixer son regard sur son patient. « Mais… mais… il est où ton… truc ? » demande le jeune garçon éberlué. « Les petites filles n’ont pas de zizi, tu ne sais pas ça à ton âge ? ». « Mais ce n’est pas possible ! Comment tu fais pipi alors ?! ». Après explications et démonstration, le jeune garçon n’eut plus le choix de se dérober à l’examen cardiologique. Tout nu sur la paille, Marie entendit sa première tachycardie émotionnelle.

Monstres (Mélie)

Dans le miroir de sa minuscule salle de bain, son visage s’affichait, joyeuse expression affichée en prévision des réjouissances de la soirée qui se profilait. Légèrement fardée ; un trait noir sur la paupière, les cils noircis par le mascara, une touche de rouge sur les lèvres, la jeune fille se trouvait jolie, ce soir là. Et puis, elle ne su jamais pourquoi, elle se mit à adresser des grimaces à son reflet, tordant d’abord sa bouche d’un côté, plissant l’œil de l’autre, ouvrant large les narines. Elle se contempla un moment, mais cette mine là ne lui plaisait guère. Elle tordit alors ses lèvres en un rictus effrayant, ouvrit de grands yeux exorbités, et se regarda bien en face. L’image lui plu, et elle se fixa dessus, yeux dans les yeux, concentrée sur cette représentation d’elle-même tragi-comique, mi-princesse mi-démon.

Mais, à l’instant de la séparation d’avec son double, elle ne pu détacher son regard du sien, et comme hypnotisée elle s’aperçut que son corps ne lui obéissait plus, figé dans ses membres, visage figé dans cette expression ridicule de sorcière de pacotille. Seulement, rivée à son reflet, elle vit progressivement son visage se transformer. La bouche d’abord se tordit un peu plus, s’ouvrant sur de vieux chicots branlants, des rides se creusèrent brutalement dans sa jeune chair, ses yeux se rétrécirent, ses cheveux bruns devinrent gris sale, secs et cassants. Aller, ça suffit vieille sorcière, se lança-t-elle. Mais son reflet ne l’en regarda que plus méchamment, de ses petits yeux sournois comme courroucés de l’insulte. Cruelle, la vieille ne lâchait pas un mot devant les supplications qu’elle s’envoyait, elle prenait un plaisir pervers à se sentir défaillir sous son impitoyable illusion. Elle ne savait plus qui elle était. Cette vieille a-t-elle pris ma place ? Suis-je elle, moi ?

C’est quand elle vit apparaître aux côtés de la sorcière un gnome ridiculement rigolard qu’elle perdit conscience. Son petit ami ne comprit jamais ce qu’il s’était passé ce soir là, ni pourquoi elle évitait les miroirs à présent…

Il posa son doigt sur l'interrupteur (Mélie)

Il posa son doigt sur l’interrupteur, l’en retira tout aussitôt et, en se déplaçant légèrement vers sa gauche, renouvela le geste sur l’interrupteur suivant. Il était au tiers du chemin le menant du premier au dernier des innombrables boîtiers à mettre en position active. Un véritable chemin de croix. Parfois il s’interrompait, un peu las, poussait un grand soupir avant de reprendre. Ses collègues grecs, égyptiens, arabes, chinois, indiens, mayas, se moquaient souvent de lui. Ils lui disaient de prendre un peu de repos, de ne pas être si consciencieux, si persévérant. Allez, arrête-toi un peu lui disaient-ils, le monde ne s’arrêtera pas de tourner ! Or justement, lui pensait que s’il prenait une pause trop longue, un grand malheur arriverait, il était persuadé de l’importance capitale de sa tâche et ne faiblissait pas devant la tentation de rejoindre ses amis dans leurs amusements qu’il jugeait bien futiles. Avait-il raison ? Nous ne le saurons sans doute jamais puisque cela fait si longtemps qu’il enclenche ces interrupteurs, si longtemps qu’il en a même oublié la raison. Oui, Dieu avait oublié pourquoi il continuait à faire marcher le monde.

Delete (Mélie)

Il hésite.

Le doigt sur la gâchette.

La main offensive muscles tendus bandés, la main crispée tordue déformée.

Le bras tremblant faible surplombant la main difforme surplombant le doigt sur la gâchette.

Le buste étrangement penché en avant, le buste singulièrement avachi vers le bas, le buste chancelant.

Le visage figé comme suspendu dans les airs, fixé comme éternellement glacé, statufié tout entier, peau glabre pâle sale, yeux ternes, vides sans regard, sans âme, secs.

Mais…

Mais la vie ?

Parasites (Mélie)

Dans sa tête il y a cette chose indéfinissable, ce petit rien d’inconfortable qui irrite l’esprit, qui titille la conscience.

Dans la sienne, il y a ce poids indéterminé, qui engourdit, qui bloque les processus, qui limite le champ des possibles.

Ils se battent comme des fantômes contre eux-mêmes, ces individus-séquelles de leur passé. Ceux qu’ils ont été ont disparu dans leur histoire figée-fixée-pétrifiée par la méduse de l’inertie.

Elles se débattent comme des âmes damnées entre elles, ces personnes-résidus de l’avortement de leur conte de sorcière. Celles qu’elles auraient pu être ont péri dans les larmes du non renoncement.

Le lit japonais (Mélie)

La jeune femme ouvrit la porte en bois massif qui séparait la sombre petite pièce étriquée où elle avait attendu vingt trop longues minutes que l’on lui fit signe d’entrer, du grand bureau qui s’offrit à son regard dans un brutal retour à la lumière.

L’homme assis derrière un imposant bureau lui dit de prendre place sur le divan situé légèrement en retrait à sa gauche. Il avait une voix profonde et posée, de ces voix qui inspirent le respect et ne donnent pas prise à la distraction. Elle contrastait avec le reste de son apparence, l’homme était malingre, avec un teint jaunâtre et de petite ridules tout autour des yeux et de la bouche trahissant de longues années de pratiques.

La jeune femme, mi-assise mi-allongée sur le divan,  sentit peu à peu son estomac se contracter dans l’attente du dialogue qui allait suivre. Ses mains, comme pour exprimer cette contraction interne, s’agrippèrent compulsivement au tissu du divan. « Nous parlions de votre mère je crois, la dernière fois ? ». « Oui… ». La dernière séance avait été éprouvante, entrecoupée de larmes, rythmée par la voix grave de l’homme qui la torturait par ses petites questions assassines. C’est comme cela qu’elle l’avait vécu, et malgré tout elle décida d’honorer son prochain rendez-vous, restée sur la frustration de la phrase rituelle marquant la fin de leurs entretien « Nous nous arrêtons là pour aujourd’hui, mademoiselle ? ».

Cette scène nous la connaissons tous. Mais une chose nous étonne dans le bureau de cet analyste ; le divan est un lit japonais, bijou ramené du pays du soleil levant, où des dizaines d’individus viennent encore aujourd’hui livrer leur âme dans son intimité la plus absolue.

Plaisirs surpris (Mélie)

Serrer ton corps contre mon corps. Encore, comme toujours à travers les dizaines de siècles, les dizaines de chuchotements anonymes, comme pour toujours à travers les rires et les larmes, comme à jamais dans les cris et les supplications, les regards et la séduction.

Un léger frôlement d’un épiderme contre l’autre, deux poitrines entrant en douce collision, les bras qui entourent pour dire quoi ? Je t’aime, je te veux, je veux que tu m’aimes, je te protège, protèges-moi, je veux rompre la solitude en une fraction de temps pour une seule fraction de vie. L’unique inénarrable, l’unique frôlement, les tissus s’affinent encore entre les corps, les bras collés, les jambes tendues, le cœur au bord du précipice. Serre-moi encore. Surprends-moi encore.

Madeleine (Mélie)

Madeleine, je l’imagine en murène, dissimulée derrière une grosse écharpe de laine. Je la veux dans une scène où, buvant une verveine, s’enchaînent dans sa boîte crânienne les pensées les plus vaines, une vague rengaine. J’aurais aimé naître reine, s’assène-t-elle. J’aurais aimé savoir mener une vie saine, j’aurais voulu ne pas connaître la haine et l’obscène. Mais Madeleine elle est comme ça, elle promène sa vie comme marchant à pas lents dans une vaste plaine. Dans la grande arène de la vie, elle se sent lâcher trop souvent les rênes, elle sent que les secondes s’égrènent, elle n’est plus le capitaine de son navire. Elle a la sensation d’être la graine oubliée sur un coin de table, elle attend toujours que quelqu’un la prenne pour la replacer en pleine terre. Un maillon aurait-il disparu dans la chaîne ? Sa mère Hélène, qui la faisait rebondir sur sa bedaine ne lui aurait-elle que conté calembredaines ?

Madeleine la murène, Madeleine l’insatisfaite humaine veut qu’on lui apprenne. Veut que son existence naine sorte de sa gaine trop étroite, que la couenne qui lui tombe sur les yeux s’efface en emportant ses peines. Loin de la vilaine gangrène qui lui ronge le cœur plus sûrement que le chouchen lui grignote son Eugène. Souveraine de sa destinée souterraine, lointaine, elle dégaine ses amen en sirotant sa verveine.

... j'ai rajouté un peu de sel (Mélie)

L’aut’ jour, j’avais envie d’me faire un ange. Ouais. J’suis comme ça moi, ça m’prend d’ces envies qu’ça m’lâche pas tant que je n’suis pas comblé. J’vous vois bien v’nir, vous êtes en train d’vous dire que j’déraille, que j’pédale dans la choucroute, qu’j’ai un p’tit vélo dans la tête. Et même que l’histoire qu’j’ai vous raconter, vous en croirez pas un mot. Ben j’m’en fous, j’vous la balance quand même, et qu’on vienne pas me reprocher mes écarts de langage.

L’aut’ jour donc, j’suis pris d’une envie subite comme ça, comme quand vous avez la chaude-pisse que vous feriez le tour d’la terre pour trouver une pissotière. Et j’me suis dit pourquoi pas ? C’est vrai quoi, pourquoi qu’les mets d’luxe y seraient réservés qu’aux argentés d’ce bas monde ?

J’me suis quand même trouvé perplexe un temps. Comment s’procurer un ange ? que j’me suis dit. Alors j’ai avalé deux bonnes rasades de whisky, puis une troisième, et là c’est devenu très clair. Faut qu’tu montes un peu là haut mon p’tit père, que j’me suis dit. Ben j’suis monté. La grimpette c’était pas évident, surtout au début qu’il fallait s’accrocher aux branches des arbres. Et puis j’ai remonté à travers les nuages, en reprenant une rasade à chaque carrefour cotonneux. J’étais un peu fatigué, j’vous jure qu’c’est pas d’la promenade de p’tit vieux ! M’enfin j’y suis arrivé. J’ai perdu un peu d’temps quand j’suis passé devant c’groupe de déesses qu’étaient à moitié à poil sur leur p’tit nuage. Elles m’faisaient d’grands sourires, j’vous l’jure sur ma pauvre tête ! Mais c’était pas l’but de la promenade, alors j’suis passé à côté d’ces déesses en m’disant que j’y reviendrai plus tard.

A un moment, j’ai eu un peu chaud au fesses quand l’aut’ bestiole avec ses grandes cornes m’a regardé droit dans les mirettes, que même que j’sentais presque le coup d’chaleur arriver. Mais comme les déesses que j’l’ai traité c’démon, par l’mépris, ouais ma bonne dame.

J’suis finalement tombé face à face avec la limite de tout là haut. Alors j’ai tourné un peu en rond, c’était bien agréable de s’balader sur les nuages, qu’c’était doux et moelleux comme un bon pancake. Et là j’l’ai vu. Ouais, un ange bien dodu, rose comme un môme bien nourri, tendre comme tout qu’il avait l’air. J’me suis approché mine de rien, sentant la salive pointer aux babines. Et là j’ai dû être rapide, ouais. J’te l’ai choppé par la peau du cou, et j’en ai pris une bonne bouchée.

Ben savez quoi ? Les anges, c’est vachement fade en bouche.

Alors j’ai rajouté un peu de sel.

Alice au pays des miroirs (Mélie)

Alice hésite. Elle se trouve face à deux bars, deux établissements semblant présenter sensiblement les même services, précédés d’une petite terrasse à laquelle s’attardent quelques personnes. Elle se dirige finalement vers celui se trouvant sur sa gauche, au hasard. Assise seule à une petite table ronde, un café tiède posé devant elle, la jeune femme semble bien pensive, le regard perdu ne se fixant sur aucun objet, une moue boudeuse au coin des lèvres. Un regard triste, quand on y regarde de plus près, le regard triste d’un grand vide ne cherchant pas à se combler.

Son téléphone portable, qu’elle garde dans la poche arrière de son jean, se met à vibrer doucement, et elle hésite encore une fois à s’en saisir, redoutant d’entendre la voix aimée et haïe, la voix de la vie et de son désespoir. Mais elle le prend dans sa main et le colle à son oreille, son regard s’emplit un instant d’une lueur fugace, un éclat bleu intense, une étincelle éphémère.

Un chuchotement, la bouche qui se tord douloureusement, le téléphone regagne sa place.

Alice sanglote silencieusement, le regard fixe devant elle, les larmes brillant sur la rondeur pâle de son visage. Et puis ses yeux en rencontrent d’autres, des yeux tristes et vides, qui ne sont pleins que de larmes. Elle se regarde dans la vitre qui lui fait face, ses lourds cheveux auburn en casque, sa peau si blanche, son nez qu’elle considère comme le point d’orgue de sa banalité, son menton trop pointu, son grain de beauté au dessus de l’arcade sourcilière gauche. Elle caresse machinalement ce petit bout de chair sombre, elle le prend entre pouce et index pour en apprécier encore une fois l’ovale parfait, la douceur étonnante. Non, ce visage n’est vraiment pas joli, se dit-elle. Il n’y a que mes cheveux… Elle y passe une main, doucement, elle écarte les doigts pour l’y immerger entièrement, elle en enroule les extrémités comme le font les jeunes filles.

Son café est maintenant froid. Et intact.

Elle fouille dans son sac pour en extraire un paquet de cigarettes, elle s’agace de ne sentir sous ses doigts qu’un livre de poche et ses clés, son portefeuille. Elle a oublié ses cigarettes, justement ce jour où l’angoisse la pousse à se nourrir de fumée, comme si elle pouvait chasser ses larmes qui, elle le sent, commencent à perler à nouveau au coin de ses yeux. Elle dépose une pièce de monnaie et se lève précipitamment, sort du café et se trouve face à face avec une jeune femme devant laquelle elle s’immobilise tout aussi brusquement.

Cette femme c’est elle. Est-ce moi ? pense-t-elle affolée ? Est-ce elle entre deux larmes ? Ou est-ce ma raison qui défaille ? Ma douleur qui se projette en image ? L’ai-je créée pour m’éloigner de moi ? Suis-je toujours dans mon corps ?

Un voile noir, la tête prise dans un grand vertige, Alice s’effondre au milieu du trottoir.

Ne ratez pas Alice de l’autre côté du miroir.