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    Ce carnet est un site de création collective. Il regroupe les textes de plusieurs auteurs différents tous inspirés d'un thème commun. Le thème est mis en ligne dans la nuit de dimanche à lundi et la date de tombée est le dimanche suivant avant minuit (heure de Montréal). Pour tout renseignement, pour participer ou pour soumettre un thème pour les prochaines semaines:

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Amour digital (Mamathilde)

<p><p>Amour digital</p></p><p><p>Amour digital</p></p>

Tu m’avais demandé de ne pas te poser de question. J’avais acquiescé sans arrière-pensée. Je sentais que le silence des mots serait nécessaire pour aller chercher cette part de toi que tu étais prêt à m’offrir. Dans l’océan de ton regard, j’ai lu toutes les avenues qui s’offraient à toi. Ces immensités que tu ne pouvais affronter tout seul. Je me suis penchée sur toi, papillonnant un baiser sur ton front. Tu as laissé échappé un soupir, tellement soulagé. Comme si ce geste était une reddition muette à ta demande de compréhension. Et je t’ai dit que l’époque au cours de laquelle tout se dire est primordiale était révolue pour moi. Tu m’as demandé si je t’aimais je t’ai répondu que oui. Et c’était vrai, d’une certaine manière.

Tu m’as dit que tu ne savais plus parler de toi. Que c’était mort maintenant. Trop d’abus, de confiance bafouée. Tu m’as dit que tu ne savais même plus discerner le vrai du faux dans ces mots qui sont à la fois tes alliés et tes ennemis. J’ai pris ton visage dans ma main et caressé tes lèvres de mon pouce avant de les mordre doucement. Tu m’as demandé pourquoi j’étais si simple, pourquoi je ne criais pas, pourquoi j’étais tellement maternelle. Je t’ai répondu qu’on ne me changerait pas. Alors, tu t’es écroulé devant moi, fondant de larmes. J’ai léché tes perles jusqu’à la source caressant de ma main les trémolos de ton dos. Tu m’as dit que tu ne savais plus faire l’amour, seulement baiser, et je t’ai répondu : «  Dans ce cas, baises-moi ». Tu as crié que tu ne pouvais pas. Pas à moi. Parce que j’étais moi. J’ai rétorqué que je n’avais pas besoin de te l’entendre dire pour le savoir.

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La reine déchue (Mamathilde)

<p><p><p>Lorsque nous étions enfants, elle était celle qui accrochait to</p></p></p>

Lorsque nous étions enfants, elle était celle qui accrochait tous les regards. Ma mère disait qu’elle était habillée en poupée et moi je l’enviais. J’aurais voulu avoir tous les jours, des souliers vernis, des jolies robes avec des collets en dentelles, mais surtout, j’aurais voulu avoir ses cheveux blonds qui descendaient en boudins lourds sur ses épaules. À l’école, elle était celle que toutes les petites filles voulaient pour amie. Tellement charmante, tellement jolie et en plus elle était bonne à l’école. J’aurais voulu être elle, mais j’étais une petite noire aux genoux écorchés qui passait plus de temps dans les arbres que sur le plancher des vaches.

À la polyvalente, elle était entrée par la grande porte, dans la gang. En moins de temps qu’il ne le fallait pour le dire, elle était officiellement l’amoureuse d’un plus vieux. Elle avait troqué ses jolies robes pour des jeans mais les portait comme s’il s’agissait de vêtements griffés. La classe. Je la voyais évoluer au centre de sa petite cour. Je n’en faisais pas partie. Tout juste si elle me saluait d’un hochement de tête quand on se croisait dans un corridor. Je n’étais qu’une ado trop ordinaire, avec des lunettes et des broches. Et puis, j’étais incroyablement soupe au lait et pas du tout en vogue. Je faisais des mots-croisés dans mon coin et je remplissais des cahiers verts de mon écriture serrée. J’aurais voulu être à sa place parce qu’elle était tellement aimée.

Quand nous sommes passées au Cégep, elle s’est glissée dans la peau d’une admiratrice de sportifs. Elle était assise à la grande table de l’entrée de la salle étudiante. Je la voyais me croiser dans sa petite décapotable verte pratiquement tous les jours. Sise sur mon vélo, déjà presque arrivée, je savais qu’elle aurait le temps de retoucher son maquillage et de se boire un café avant que je n’arrive. De toute manière, je ne portais que peu d’importance à mon apparence : il m’arrivait souvent d’apparaître encore toute chiffonnée dans mes cours. Mais déjà, je n’avais plus envie d’être elle. J’avais appris qu’une Mathilde, tout simplement pouvait avoir une vie fort intéressante. En s’impliquant dans la vie étudiante, entre autres. Et j’ai développé mon bagou à cette époque-là, je crois.

Nous nous sommes perdues de vues à l’université. J’ai changé de ville. Je me suis fait toute une vie dans cette petite ville de région si chère à mon cœur. J’ai découvert là-bas que j’avais une voix radiophonique et un sens de l’autodérision que je m’étais toujours caché. J’ai continué à écrire, parce que ça m’est nécessaire. Je me suis encore impliquée dans tout et rien et j’ai fait grandir mon réseau social. Ces dix ans m’auront servi à me créer des connexions. Je suis revenue à Montréal, riche de rencontres et d’une plus solide confiance en moi. Surtout, je suis revenue certaine que j’étais une personne dont il est agréable de faire la connaissance.

Je l’ai revue la semaine dernière. Elle était assise dans ce bar où je vais trop souvent. Elle m’a reconnue au premier regard. Lorsqu’elle a vu tous les hommes qui étaient à ma table, elle s’est approchée de moi comme si nous étions de vieilles copines. J’ai joué le jeu. Et j’ai pris le temps de la regarder aller. J’ai pu constater qu’elle est une petite reine de cours d’école, déchue. Rien de plus.

Le carnet de l'auteure

... en lettres majuscules (Mamathilde)

C’était une soirée de Saint-Valentin capitonnée de blanc. Mon valentin avait 4 mois et s’appelait Frédéric. Nous avions passé plusieurs heures à traverser l’appartement pendant que je murmurais des berceuses en collant ma bouche sur sa petite tête parfumée. Quand il a finit par s’endormir je l’ai gardé contre moi, dans le salon, le plus longtemps possible pour profiter de son odeur sucrée et de sa chaleur humaine. J’étais-là, à me dire que ce petit paquet d’amour me remplissait le cœur, quand j’ai vu ton visage à la télévision. La dernière fois que nous nous étions croisés, tu étais distant et froid. J’étais terriblement déçue. Jamais dans le passé tu ne m’avais fait cela. On était copains depuis si longtemps. Tu avais été le premier homme à me traiter en adulte au début de mon adolescence. Je t’aimais tellement.

Et là, tu crevais l’écran avec cette personnalité si touchante qui me plaisait depuis ma plus tendre enfance. T’avais ce sourire qui décape, celui qui laissait voir tes fossettes. T’avais cette présence sur scène qui me coupait en deux à toutes les fois. C’était toi. Le vrai toi de mes souvenirs plutôt que ce fantomatique personnage accroché à son téléphone que j’avais vaguement croisé quelques mois auparavant. Tu étais à nouveau ce drôle de bonhomme plein de vie et de charme. Et moi je te regardais, complètement captivée, assise sur le bout de mon divan, excitée à souhait, à un point tel que j’ai failli oublier le petit homme qui reposait dans mes bras. Je suis allée le déposer dans son lit et je me suis mise à t’écrire. Des pages et des pages d’encre verte sur du papier ligné. Je t’ai expliqué la vie au complet. Tout ce que tu représentais pour moi. Quand les parents de mon valentin sont arrivés, j’ai fourré mes papiers dans mon sac et la lettre est restée morte.

En mars cette année-là tu es parti tout seul noyer ta peine. Je n’ai appris qu’à la mi-avril que tu avais disparu. On t’a retrouvé quelques jours avant mon anniversaire et ma mère a hésité longtemps à me dire que tu t’étais défiguré dans l’eau du fleuve. Je crois que je l’ai su quand on m’a dit que tu avais disparu. Mais je ne voulais pas. J’ai été à ton service. J’ai écrit des lettres à ton frère pour m’expliquer ce choix de la mort. J’ai écouté Dead poet society en boucle pour m’approcher de ton état d’esprit final sans arriver à le toucher. J’ai écrit des kilomètres de lettres à ton attention que tu ne liras jamais et j’ai passé des heures devant Musique Plus à espérer que le vidéo passe. Ce qui ne fut jamais le cas.

Il y a quelques temps, j’ai croisé par hasard le chanteur que tu accompagnais à ce moment-là. Je lui ai parlé de toi et il se souvenait aussi de l’homme extraordinaire que tu avais été. On s’est échangé des souvenirs je lui ai parlé du vidéo. Il m’a promis une cassette.

Quand l’enveloppe est arrivée, les caractères étaient écrits en lettres majuscules.

Le carnet de l'auteure

La lune dans le caniveau (Mamathilde)

Décembre s’enfle sur la ville. Les journées commencent tard et finissent tôt. Je me sens seule, isolée. Isolée dans un célibat qui ne finit pas de s’étirer. Et je me mets à jalouser toute sorte de trucs absurdes. Moi qui ai toujours dit que ce n’est pas une de mes qualités principales, je me complais dans un malheur qui n’est pas si malheureux que cela. Je pleure des larmes qui ne sortent pas. Je m’avilie. Je me compare et me désole. Je suis la très Drama Queen que je croyais avoir laissée quelque part dans mon adolescence. Je me victimise.

Quand la journée se meure et que naît la nuit, les lumières électriques ne me disent rien qui vaillent. Elles sont des yeux qui m’observent et me jugent. Pourtant, elles ne font pas davantage attention à moi qu’aux autres quidams qui traversent Montréal. Je me replie sur moi-même fouillant l’intérieur de mes tripes en les éventrant sur la table sans vraiment regarder ce qui s’y trouve. Simplement de poser le geste suffit à me dire que je suis à côté de la plaque. Je dissèque sans porter attention aux indices qui me définissent, ce faisant je me mens par aveuglement volontaire.

Je me crie incomprise, mal aimée, délaissée. Je me crie muette. Je me badigeonne de mépris que je me convaincs de lire dans l’œil des autres. Déresponsabilisation totale. Ce n’est pas de ma faute hein? Ce ne pourrait pas être juste moi. Il faut des coupables. Le talent de ceux que je lis, la finesse des plumes qui jalonnent les carnets où se reposent mes yeux, la franchise de certains, la pudeur qui transcende les pages, ailleurs. Je lis des blogues dans lesquelles les discussions intellectuelles me laissent pantoise et je me sens larguée quelque part dans la haute mer des « assis entre deux chaises ». Je me pourlèche de ces sensations dévalorisantes qui me confirment dans une infériorité que je créée de toutes pièces.

Je n’ai plus d’éclat, plus de talent. Je ne suis qu’une petite parcelle de moi qui ne veut même plus être écrivain. Je ne veux que faire pitié. Et si par hasard, j’intercepte un regard qui me dit la pitié justement, je rage et me jette contre cet assaillant imaginaire à coups de poings et de griffes. Je mords aussi. Je suis bouette. Fatiguée et lasse de ce conflit de travail qui me ronge la patience et le budget. Épuisement. Je n’ai plus d’étoile dans les yeux.

Ma lune gît dans le caniveau.

Le carnet de l'auteure

Monstres (Mamathilde)

Tu me faisais la gueule et je te répondais : « Moi aussi je t’aime » certaine de mon bon droit. Certaine que le lien qui existait entre nous ne s’étiolerait pas pour cause de mauvaise foi. Tu me regardais, rouge de colère pendant un temps, puis tu me tirais la langue, rendant les armes, parce que nous savions que j’avais raison : tu m’aimais aussi. Quand il s’est présenté dans ma vie, avec ce charme incroyable, ce bagou qui déménage et la confiance qui va avec, j’ai commencé l’implosion. J’ai perdu le fil. Je me suis mise à avoir peur qu’il me quitte : je lui avais livré mon corps et mon cœur, entièrement ouverts, friables et faillibles. J’ai oublié mon nom et mon identité. J’ai surtout oublié que je pouvais dire : «  je t’aime » sans que ce soit une arme qui se retournerait contre moi. Je me suis terrée à l’intérieur de moi. Il a fini par me quitter. Je n’en suis pas morte, mais quelque chose dans ma candeur affective avait foutu le camp, très loin de moi.

Quand il m’a dit qu’il m’aimait, ça ne faisait qu’une semaine qu’on se connaissait, j’ai hurlé, certaine qu’il me mentait. Je suis devenue violette, bouffie de doutes. Lui me souriait amusé : il avait bien compris que je réagissais ainsi parce qu’il me touchait le fond des tripes. Par sa seule présence, j’étais encore plus en danger. Mais je savais que je ne devais plus me fondre dans son univers pour survivre. J’ai tenu ce bout-là. Uniquement ce bout-là. Je me suis perdue encore plus loin dans la terreur d’être laissée pour compte. Elle s’est transférée à toutes mes relations. Parents, amis, tout le monde y passait : je ne voyais pas comment vous pourriez m’aimer. Je l’ai mis dehors, en jouant la fière. Comme si ça ne m’importait pas. Je l’ai mis dehors avant qu’il ne me quitte, pour repousser le plus loin possible l’abandon.

J’ai arrêté d’écrire, j’ai suicidé ma plume et l’ai laissée se taire durant des années. Je me disais que le talent c’était pour les autres. Et que je n’étais qu’un petit bout de femme qui ne le méritait pas. Tu me faisais la gueule et je m’écrasais. J’étais épouvantée à l’idée que ton sourire ne fleurirait pas si j’affirmais que je t’aimais. On a cessé de se voir. J’étais toute seule dans mes cendres. Je ne pleurais pas, je criais et j’étais certaine qu’on ne m’entendait pas. Je riais pour faire semblant.

Ce matin j’ai écrit à quelqu’un que j’étais certaine de son affection pour moi. Et ça m’a rappelé ces moments d’adolescence durant lesquels tu me faisais la gueule. Il y a une masse qui m’est tombée sur la figure quand j’ai réalisé que j’ai commencé me détruire quand j’ai laissé des hommes m’aimer. Qu’à partir du moment où je les avais aimé en retour, j’avais cessé de croire en moi. Étrange addition sans doute, sauf que je n’ai jamais fait les choses de manière conventionnelle. Et j’ai laissé mes amours devenir mes monstres.

Le carnet de l'auteure

Il posa son doigt sur l'interrupteur (Mamathilde)

Il posa son doigt sur l’interrupteur. Mon cœur se mit à faire des culbutes dans tous les sens. Affolée j’étais. Il s’est retourné vers moi, un sourire de conquérant flottant sur sa bouche, sûr de son bon droit. Alors j’ai crié : « Non! » Il m’a dit : « Ben voyons Mathilde. » Et j’ai répété « non, non, non » plus faiblement, dans la moiteur de la nuit.

Il est revenu vers moi, s’est assis sur le bord du lit et a pris mon visage dans ses mains. Doucement, il a fait glisser ses pouces sur mes traits, s’arrêtant sur les rigoles qui sillonnaient mes joues. Il voyait bien que j’étais paniquée. Il m’a chuchoté des mots doux, saisi ma nuque pour me faire relever la tête, il m’a dit que j’étais belle.

Il a pris mes mains et les a dirigées sur moi en murmurant : «  Là, tu vois, tes seins : ils sont ronds et fermes. Laiteux et suaves. Là, ton ventre; un ventre de femme, fait pour porter des enfants. Tout soyeux. Là, à la base de ton dos, le gonflement des bourrelets qui te font réelle. Là tes cuisses, chaudes et voluptueuses. Là tes mollets fermes et galbés qui tressaillent après la jouissance. Et tes pieds fins, si petits, comme les pieds des femmes chinoises que tu n’as pas eu à bander pour rendre érotiques. Là, tes mains, potelées et tendres. Ici… Ici tes fesses, douces et souples et là ton sexe qui s’humecte quand je te parle. Mais plus encore, ta gorge qui palpite à chaque mot que je te dis. La veine qui suit ton cou, gorgée de sang qui bat à tout rompre. Tu vois, tu es belle. »

Moi j’ai continué à dire non encore. Moins fort. Comme coupée de l’énergie de ma négation. Et je laissais les larmes couler sur mes peines et ma peur. Je ne croyais pas qu’il puisse parler de moi. Je ne pouvais pas être celle qu’il décrivait.

Coquin il m’a regardée en me demandant : «  Mais peut-être que c’est moi que t’as pas envie de regarder? Peut-être que c’est moi que tu as peur de ne pas trouver beau? » J’ai dit : « T’es nono ». Il a sourit, s’est levé, a posé le doigt sur l’interrupteur.

J’ai continué à pleurer.

Le carnet de l'auteur

Parasites (Mamathilde)

« Do you have a cigarette? » nous demandait l’itinérant au fort accent slave dans les rues du chinatown torontois.

Nous étions dans l’autocar vidé de ses passagers partis fureter dans les rues avoisinantes parce que nous avions un peu de temps à tuer. Monsieur le chauffeur et moi étions sagement dans le car quand l’homme s’est présenté à la porte. Ledit chauffeur parle un anglais très sommaire  aussi répondit-il « no smoke » ce que l’homme dans la porte s’est empressé de ne pas comprendre. La question se répète donc et obtient la même réponse. L’homme sent le fond de tonne. Il se promène avec son rhum dans une bouteille d’eau. À l’évidence, malgré l’heure matinale, sa veillée est bien commencée. Au bout d’une dizaine de minute, je me décide à intervenir et je dis à l’homme (en anglais, bien entendu) que le chauffeur n’a pas de cigarette car il ne fume pas.

L’homme me dévisage comme si j’étais une poubelle parlante. Puis il me demande pourquoi je ne laisse pas mon collègue lui répondre. Et moi de lui dire que Monsieur le Chauffeur a bien essayé mais que son anglais est limité. Et l’itinérant d’insister pour que le chauffeur réponde lui-même. Pendant l’échange, le chauffeur en question a décroché, s’il ne se concentre pas sur l’anglais lorsqu’il l’entend, il n’y comprend rien. Aussi ne comprend-il pas le regard que lui lance l’itinérant. Parti dans ses brumes éthyliques, l’homme fait l’association suivante, si le chauffeur est canadien et que sa langue maternel n’est pas l’anglais c’est parce qu’il est Amérindien. Question qu’il pose à mon collègue. En anglais on dit Native pour Amérindien. Mon chauffeur a compris que l’homme lui demandait où il était né. Il a donc répondu Quebec city dans son meilleur anglais.

Et l’itinérant de commencer une diatribe sur le mal que nous, les descendants de colons avons fait aux Amérindiens. Je ne le contredirai pas là-dessus. Loin de moi cette idée. Mais il faut comprendre qu’à cet instant précis l’homme aime les Amérindiens sur secteur parce que ces derniers partagent la rue avec lui et lui donnent alcool et cigarettes. Je lui explique que le Chauffeur n’est pas un Amérindien mais un  québécois et qu’il parle le français.

L’homme me regarde sans comprendre. Puis il me dit que nous devons parler anglais ici. Ah oui? Tiens, moi qui me croyais dans un pays bilingue, français/anglais d’un océan à l’autre? Je dois avoir manqué d’information. Mon chauffeur n’est pas bilingue mais il sait se débrouillé si nécessaire. J’explique donc, passablement irrité à l’encombrant personnage devant moi que le Québec est une province dont la langue officielle est le français.

Alors l’homme me regarde et dit : « go back to Paris then ».

On est tous les parasites de quelqu’un semble-t-il…

Le carnet de l'auteure

La tour (Mamathilde)

Il y a une grosse boule dans mon ventre. Un gros maudit poids. Je me suis surprise à plusieurs reprises dimanche à prendre une grande respiration au sortir d’une apnée involontaire.

Je tourne en rond. Je me tais. C’est toujours un signe criant, mes silences. Du moins dans des circonstances qui, normalement, me rendent volubile. Écouter un match de tennis avec ma mère, par exemple. Je ne parle pas. De temps à autres j’émerge et je reprends mon souffle. Maman, la mienne pas celle de Roger, me fait remarquer que je suis nerveuse; anxieuse même.

J’ai une boule dans la gorge et les émotions à fleur de peau. Je ne pleure pas. Je suis une tour à moi toute seule. Solitaire au milieu d’une plaine sans porte ni fenêtre. Je suis si facile d’accès. Il n’y a aucun obstacle pour se rendre jusqu’à moi. C’est à l’arrivée que ça se gâte. Je ne laisse pas les gens entrer dans ma tour. Je n’en connais moi-même pas toutes les pièces. De l’extérieur, je suis forte, disponible pour ceux que j’aime, généreuse dans mes amitiés; je crois. Capable depuis toute petite de me débrouiller toute seule. Je n’ai pas besoin d’aide ni de gens. En tout cas, c’est l’impression que je donne souvent.

Bullshit! Je ne suis pas si forte. Je ne suis qu’une Mathilde. J’ai un poids sur la poitrine qui m’oppresse. J’ai le plus gros trac depuis longtemps. Je pars mercredi. Tout à l’heure je vais chercher mon trajet; mes trajets. J’ai la trouille de ne pas être à la hauteur, la grosse chienne jaune de me planter, de ne plus savoir comment être guide. Un petit peu de panique.

Ma tour n’est pas un roc. Elle est de verre et s’effrite. Je la sens se fissurer. Elle ne peut pas me protéger. Les lézardes qui la décorent sont autant d’aveux de faillibilité. Pas besoin d’avion pour me faire crasher : une aile de papillon sur un air de désillusion suffira.

J’écoute Karen Ann et sa musique langoureuse qui me rappelle les musiques des téléséries françaises de mon enfance. Le temps où j’étais assez forte pour m’écrouler en sachant que je j’allais me relever. Le temps où je savais pleurer.

Le carnet de l'auteure

Plaisir surpris (Mamathilde)

Une légère brise agitait les voilures des rideaux crème que transperçaient les rayons obliques du soleil de septembre. Devant elle, l’image avait pris son envol ; les corps se mouvaient de leur grâce animale. Sous ses yeux, le paysage érotique créé par ses mains blanches sur la peau tannée de Frédéric. Plan rapproché des épidermes qui se frôlent dans des gestes qui ne sont pas innocents. Et les lèvres sanguines gorgées des baisers à venir. Et les yeux brumeux, engloutis de désir.

Assise sur un banc trop bas pour elle, Daphné laissait la peinture prendre le pas sur la réalité. Entrer dans le décor pour en voir les moindres recoins, en saisir toute l’importance; partager l’ambiance.

La main blanche était posée sur la cuisse foncée. L’autre sur le torse. Noir et blanc. Deux corps qui se rencontrent. Les frissons qui traversent les muscles. La sueur glissant sur la surface des torses nus du dessin. Un aveu.

Elle lui avait dit « dans le salon » lorsqu’il avait cogné à la porte. Mais n’avait pas bougé. Elle était restée rivée à son œuvre pour en savourer les détails. Un picotement d’appréhension l’habitait cependant qu’elle se forçait à rester en place et faire dos à l’embrasure de laquelle Frédéric regardait, surpris, l’expressions des plaisirs que Daphné avait couchés sur la toile.

Le carnet de l'auteure

Six mois (Mamathilde)

Il y avait ce parfum de camphre et d’encens dans les chambres. En fond de ligne, les effluves des produits détergents qu’on utilise pour nettoyer les endroits où la cohabitation est proximale.

Durant mes heures de repos, lorsqu’il eut été préférable que je ne sois pas là dixit mes collègues parce que je n’aurais pas dû faire de bénévolat sur mon lieu de travail, j’entrais dans certaines chambres. Je les aimais mes vieilles moi. J’avais quatre heures à tuer entre mon service du matin et celui du soir. La fin de semaine, à Sherbrooke, il y a des coins où les autobus ne passent pas souvent. Alors retourner chez moi relevait du défi que je préférais m’abstenir de relever. Du reste, la plupart du temps je dormais dans la serre en haut. Pour me relever de mes nuits de veille au bar.

Quand j’entrais chez Lady J, je m’armais de patience et d’un crayon. Nous faisions ses mots croisés. J’étais la main, elle la tête pensante. Immanquablement, nous nous disputions. Il y avait toujours le moment où elle me posait la question. À savoir pourquoi est-ce que je n’étais pas croyante. Je disais que selon moi, c’est l’homme qui a créé Dieu et non l’inverse. À toutes les fois Lady J poussait un cri étouffé. Et ça commençait. Les autres dames, du moins celles capables de se déplacer toutes seules, se massaient alors à la porte et tentaient toutes de me convaincre de l’existence de Dieu. Moi, malicieuse, je leur retournais leurs arguments sans relâche. On ne se convainquait pas, mais on s’aimait bien.

Les après-midi que je passais chez L ou I étaient plus calmes. J’y lisais des romans ou de la poésie. Je ne me rappelle plus combien de fois j’ai lu Le Petit Prince en tout ou en partie. Et on se le racontait le reste de la semaine. Comme un bonbon qu’on voulait faire durer. Et Lamartine, et Hugo et Ronsard. Elles les aimaient leurs poètes! Moi je devenais leurs yeux et leur voix.

Ça aura duré six mois. Six mois après lesquels je suis rentrée à Montréal.

Je n’y suis jamais retournée et aucune d’elle n’a survécu à l’an  2000.

Cependant, elles sont impérissables dans mes souvenirs.

Le carnet de l'auteure