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    Ce carnet est un site de création collective. Il regroupe les textes de plusieurs auteurs différents tous inspirés d'un thème commun. Le thème est mis en ligne dans la nuit de dimanche à lundi et la date de tombée est le dimanche suivant avant minuit (heure de Montréal). Pour tout renseignement, pour participer ou pour soumettre un thème pour les prochaines semaines:

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Amour digital (Laurence)

Leïla a mis sa plus belle robe. Après s'être maquillée légèrement et parfumée, elle se regarde une dernière fois dans la glace. Peut-être que cette soirée sera la plus belle depuis longtemps. En tout cas, la plus attendue sûrement.
Elle vérifie une dernière fois le contenu de son sac, puis ferme la porte à double tour, et entre dans le taxi qui l'attend devant chez elle. Le rendez-vous est à 21h00 dans l'un des restaurants les plus chics de la ville. Elle veut y être un peu en avance, avoir le temps de s'installer et d'admirer les lieux avant qu'il n'arrive.
La salle est magnifique. Chaque table est arrangée avec soin, les fauteuils sont confortables, et un pianiste improvise sur des standards de jazz. Mais quand elle voit ce grand échalas franchir le seuil d'entrée, elle comprend que tout est fichu.

Elle se sent prise au piège, mais sait qu'elle est la seule responsable de cette catastrophe. Donner un rendez-vous à un type qu'elle n'a jamais vu auparavant est la chose la plus stupide qu'elle ait jamais faite.

Tout a commencé il y a trois semaines.
Leïla avait passé la soirée en compagnie de son amie Carole. Comme à chaque fois, la conversation avait rapidement tourné autour de leur préoccupation principale : elles avaient 35 ans, étaient célibataires et en manque. Le vin aidant, à moitié par jeu à moitié par défi, elles s'étaient connectées sur un site de rencontre. Au moment de choisir leur pseudo, dans un fou rire incontrôlable, elles avaient tapé «En Manque ».
Immédiatement, les messages avaient déferlé. Comme des adolescentes, elles pouffaient à chaque fois qu'un mot cru s'affichait sur l'écran. Et avec un tel pseudo, les mots crus étaient légion. Au bout d'une heure, l'attrait de la nouveauté étant passé, elles avaient commencé à se lasser, et allaient se déconnecter quand un nouveau contact attisa la curiosité de Leïla. Il émanait d'un certain « Moi aussi » et était très différents des autres missives qu'elles avaient reçues dans la soirée. Les mots étaient hésitants, le discours tendre. Leïla pris la peine de lui répondre et le dialogue s'instaura.

Pendant les semaines qui suivirent, les mails se firent plus nombreux, les confidences plus osées, jusqu'à ce que l'éventualité d'une rencontre soit finalement évoquée.

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La reine déchue (Laurence)

Montrer le chemin en créant un lieu d'échange et de soutien
Espérer que d'autres vous rejoindront avec passion
Réaliser que la réalité a dépassé la fiction
Croire un instant qu'on est reine déchue au lieu d'ange gardien
Imaginer la suite... et revenir peut-être.

Carnet de l'auteure

Compte à rebours (Laurence)

Vanessa est immobile devant cette porte massive. Elle n’ose plus bouger. Elle sait pourtant qu’il faudra bien que dans quelques instants elle se résigne à appuyer sur la sonnette. Mais tous ses muscles sont tétanisés, paralysés par l’appréhension. Elle ne peut même pas ôter ses gants et son écharpe qui l’emmitouflent dans une chaleur maintenant oppressante. Elle sent couler le long de ses tempes et de son cou les gouttes de sueur.

Elle inspire profondément et entame lentement le compte à rebours.

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Tout a commencé il y a dix ans. Elle n’était alors qu’une adolescente paumée, comme bien d’autres. Elle allait sur ses dix-huit ans et ne supportait plus sa vie : la maison, ses parents, le lycée professionnel où elle apprenait son futur métier de coiffeuse. Tout lui semblait terne et insipide.  Comme une automate, tous les matins elle se levait, déjeuner, allait en cours ; puis le soir rentrait, dînait et se couchait. Mais, tout, au fond d’elle, criait face à cette absurdité. Elle rêvait d’aventures, d’inattendu, de romance….

Elle l’avait vu à l’arrêt de bus. Il était beau comme ces acteurs de cinéma qui étaient affichés sur les murs de sa chambre. Il avait quelque chose de singulier. Elle n’aurait su dire quoi exactement, mais elle était tombée immédiatement sous le charme. Il ne leur avait fallu qu’une semaine pour faire connaissance et elle ne se souvient même plus comment elle avait atterri dans son appartement. Mais elle se rappelle cette sensation de liberté et de frisson. Tout s’était ensuite enchaîné à une rapidité vertigineuse : les cours auxquels elle n’assistait plus, le renvoie du lycée, la colère des parents, les valises faites à la hâte, la porte qui claque derrière elle.

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Neuf mois plus tard, elle se retrouvait seule dans la salle d’accouchement. Le prince charmant avait disparu aussi vite qu’il était entré dans sa vie. Ses valises à bout de bras et la graine dans son ventre, elle avait trouvé une place dans un foyer de jeunes mères célibataires. Là, elle avait appris à apprivoiser et aimer le petit d’homme qui grandissait dans sa chair. Mais la honte et la fierté l’avaient empêchée d’appeler ses parents à l’aide. Elle voulait se prouver, elle qui devenait mère, qu’elle n’était plus une enfant. Le jour de la naissance d’Hugo, elle avait ressenti un vide immense.

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Huit mètres carrés, c’est tout ce à quoi elle avait eu droit. Il y avait tout juste la place pour son lit, le berceau d’Hugo et le bureau où étaient à nouveau entassés les livres scolaires. Poussée par les éducatrices, elle s’était réinscrite au lycée, bien décidée à reprendre sa vie en main. Pendant deux ans, elle avait jonglé entre les biberons, les cours et les stages. A force de volonté elle était parvenue à décrocher son diplôme, mais n’avait eu personne avec qui partager sa victoire.

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... en lettres majuscules (Laurence)

A corps perdus

Ils s'étaient croisés dans la rue et avaient immédiatement senti que quelque chose les reliait. L'oeil de l'artiste a tout de suite vu sous les habits l'anatomie sculpturale de la danseuse. Elle, a su percevoir derrière le personnage bourru, les muscles saillants et la peau qui vibre de passion.

Il se sont arrêtés. Il lui a tendu la main. Elle l'a trouvée chaude et rassurante. Les mots étaient inutiles. Elle l'a suivi dans son atelier, a ôté un par un les tissus qui la dissimulaient, et ils ont mélangé leurs peaux et leurs arts. Le temps semblait être suspendu. Dans le plus simple appareil, elle se mit à onduler au rythme de la musique. Il prit alors ses instruments et tenta de graver dans la pierre et sa mémoire, cette beauté incomparable.

Ces séances n'étaient interrompues que quand le désir était trop fort. Alors, toujours aussi silencieusement, ils s'approchaient l'un de l'autre et savouraient pleinement la chaleur de leur corps soudés. Et leurs arts prenaient une autre dimension : ils créaient d'autres sculptures, d'autres chorégraphies, vivantes, vibrantes et toujours changeantes. Puis, quand chaque atome de leurs êtres était suffisamment ivre d'amour charnel, ils se séparaient enfin pour retrouver qui sa musique, qui ses outils. Mais c'était toujours la même élan qui les animait.

Une semaine passa ainsi. Un mois peut-être. Sans qu'un mot ne fut échangé.

Un matin, quand elle se réveilla, le lit était déjà vide. Elle entendait les coups de burin sur la pierre. Les yeux encore chiffonnés de sommeil, elle se leva pour aller l'embrasser et reprendre sa danse inachevée, mais quelque chose attira son regard.

Tous les murs de l'atelier étaient recouverts de peinture. Elle se posta au centre de la pièce et tourna sur elle même pour admirer l'oeuvre dans son ensemble. Puis, elle s'approcha tendrement de lui, et murmura à son oreille : « Moi aussi ».

Sur les murs, les trois mots qu'ils ne s'étaient jamais dits étaient écrits en lettres majuscules.

Le carnet de l'auteure

La lune dans le caniveau (Laurence)

regarder ensemble....

« Aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder ensemble dans la même direction »
Saint Exupéry

Laissez moi vous raconter l'histoire de Judith et Renaud qui ont un peu trop cru cette maxime.

Judith et Renaud s'étaient rencontrés un peu par hasard, comme beaucoup de couples en devenir. C'était un soir de pleine lune. Judith avait été invitée ce soir-là à une fête quelconque dans une villa pavillonnaire. Rapidement ivre des bruits qui se répercutaient sur les murs de la salle trop pleine, elle s'était éclipsée un instant dans le jardin qui donnait sur l'arrière.
C'est là qu'elle a croisé le regard de Renaud pour la première fois. Leurs visages étaient éclairés par la lumière diaphane de la lune, et il leur sembla que Colombine avait enfin rencontré Pierrot.

Au fil des jours, le plaisir de la découverte fit place à un sentiment nouveau : plus fort, plus serein, plus évident. Certains nomment cela l'amour. Judtih et Renaud l'appelèrent simplement "Nous".
Et "Nous" était inséparable. "Nous" allait partout main dans la main; "Nous" n'envisageait pas de passer une nuit l'un sans l'autre. Mais "Nous" n'avait pas prévu la mutation.

Non pas une évolution des sentiments, mais la mutation professionnelle, violente, arbitraire et implacable. Renaud déménagea pour s'installer à l'autre bout de la France. Judith, pieds et poings liés à son entreprise ne put le suivre. "Nous" dut s'adapter, se transformer pour résister au vide. Alors "Nous" brandit la citation de Saint Exupéry comme un étendard.

Depuis des mois, le rituel n'a pas changé. Tous les soirs à 22.00 heures, Judith et Renaud s'installent sur leur balcon respectif et se téléphonent. A des centaines de kilomètres de distance, tous deux regardent dans la même direction. La lune qui fut la marraine de leur rencontre est aujourd'hui le témoin discret de leurs amours lointaines. Elle est leur lien, leur attache, le point commun qui annihile les kilomètres.
Parfois elle irradie sous les flots de paroles échangées; parfois elle ne perçoit que l'échange de leur souffle. Elle sait se faire discrète ou aveugle quand la tentation de la chair se fait trop pressante. De temps à autres, elle s'improvise berceau quand le découragement pointe le bout de son nez.

Mais Judith et Renaud, à force de se brûler les yeux sur l'astre bienveillant, en ont oublié leurs traits respectifs. Renaud a beau essayé, il n'a qu'une vision floue du visage de sa belle Judith.
Et puis, là, sur le balcon d'en face, cet autre visage est tellement réel, tellement palpable. Cette autre frimousse qui lui sourit soir après soir.

Ce soir, Judith écoute Renaud lui expliquer que "Nous" n'est définitivement plus. Qu'un autre "Nous" est né sans elle.
Les yeux embués, elle regarde encore une fois le ciel. Mais la lune n'y est plus. Elle gît dans le caniveau, emportant avec elle tous les espoirs perdus.

Le carnet de l'auteure

Monstres (Laurence)

Quand le soleil s'était levé ce matin là, les rêves qui avaient peuplé la tête du petit Théo disparurent avec les dernières étoiles. L'Enfant se réveilla avec calme. Ses nuits agitées étaient devenues une telle habitude qu'il n'y prêtait plus vraiment attention. Il alluma son globe puis, dans la demi-obscurité de la chambre, regarda le monde qui s'offrait à lui.
Avec le bout de ses doigts, il donna une impulsion à la sphère, et avec la vitesse, les continents se mélangèrent en une douce promesse. Fasciné par la rotation, l'Enfant se laissa bercer, redonnant de l'élan à la boule quand les frontières réapparaissaient. Au bout d'un certain temps, il leva l'index, ferma les yeux et pointa au hasard la surface du globe. Arrêtée dans la course folle, la mappemonde retrouva ses mers et ses continents.
Avec application, l'Enfant anonna le nom du continent ainsi désigné.
Qu'y avait-il là-bas, si loin de chez lui ? La vie était-elle plus douce sous cette latitude ? Quelles langues y parlait-on ?
L'Enfant répéta le nom, encore et encore, jusqu'à ce que la sonorité en devienne étrange. Il sut alors que le moment était venu.

Il sortit du lit, mit ses pantoufles et sortit du tiroir de son bureau ses aquarelles et ses pinceaux. Après avoir rempli son godet d'eau et préparé ses feuilles et ses couleurs, il se mit à l'ouvrage. Sur la page blanche apparaissaient les paysages tels qu'ils les imaginait : de grandes plages de sable éblouissant, une végétation dense et colorée, des animaux plus étranges les uns que les autres. Peu à peu, l'Enfant perdit toute notion du temps. Il était entré dans son dessin et découvrait avec délice les merveilles de cet au-delà. Au-delà du bruit et de la fureur paternelle. Un lieu où les pères ne seraient pas trop accaparés par leurs responsabilités, où les enfants pourraient grandir avec l'insouciance de leur âge.
Le petit Théo rêvait....
Mais tout les rêves ont une fin, même dans le monde de l'Enfant. Comme à son habitude, le Père entra à grand bruit dans la chambre de son fils : c'était l'heure des leçons et de l'apprentissage. Surpris dans son imagination, l'Enfant renversa maladroitement le godet d'eau sur son dessin.
Aussitôt, les couleurs se diluèrent : la végétation si luxuriante quelques instants auparavant déteignit, et les beaux rivages ne furent plus que tumultes.
- Théo ! Fais un peu attention! tonna le Père. Comment veux-tu un jour que je te cède ma place !

A des milliers de kilomètres de là, sur une petite planète, la mer s'était mise en colère, sans raison apparente.

Le carnet de l'auteure

Dégoussailler (Laurence)

Mon fils invente des mots. Mais point de gazouillage, il compose ses mot comme un véritable étymologiste. Séduits par sa dernière invention involontaire, Obni et moi-même avons fait le pari de la faire connaître. Vous l'avez déjà lue sur divers billets, mais comme pour tout nouveau mot, il manquait une définition. Voilà chose faite.(...)

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Dégoussailler : [degusαje]

Étymologie :

v.tr. ce verbe est un dérivé de deux noms communs, gousse et ail, associés au préfixe dé- exprimant une action qui s'effectue en sens inverse ou est annulée. gousse, n.f. réfection tardive (1538) de gose, est d'origine incertaine. D'abord enveloppe des graines des légumineuses, il désigne par analogie de forme un caïeu d'ail (XIII°s.), un ornement architectural (1676), puis le fruit des légumineuses (1701). Attesté en argot au XIX° s. (1865), gousse est peut-être issue de l'ancien français gouce « chienne » (v.1330), féminin de gros chien. L'assimilation de chienne à « femme débauchée » conduit au moderne d' « homosexuelle ».
ail, n.m., d'abord al (XII°s.) avec plusieurs variantes en ancien français, est issu du latin allium. Le mot désigne une plante à bulbe et ce bulbe utilisé comme condiment ou aliment. Dans son emploi principal, le mot connote la cuisine du Sud de la France et de la Méditerranée en général.
Le verbe dégoussailler est apparu pour la première fois en 2005 dans le Sud de la France lors d'une séance culinaire entre un petit garçon de 6 ans et sa mère.

Signification :

I.v.intr. ♦ 1. Ôter la peau des gousses d'ail. V. Peler, éplucher. « Avant de hacher menu l'ail et les fines herbes, commencer par dégoussailler. » « Maman, j'ai fini de dégoussailler, qu'est-ce que je fais maintenant? »(QUENTIN). ♦ 2. fig. et pop. Dégainer son arme : « - La psychologie, y'en a qu'une: Dégoussailler le premier. - C'est un peu sommaire, mais ça peut être efficace. » (BRUNO emprunté à M.AUDIARD).
II.v.tr. ♦ 1. Ôter la peau d'un fruit. « J'ai trouvé des fruits si beaux, que je les ai dégoussaillés. » (VROUMETTE).♦ 2. Enlever les pétales d'une fleur. « Une statue qui imagine le sens du vent, comme si elle dégoussaillait un bulbe de rose à quatre pétales » (OBNI).
III. SE DEGOUSSAILLER v.pron. ♦ 1. Enlever ses atours, ses parures. « Au fur et à mesure que l'automne s'installe, la nature se dégoussaille peu à peu et se prépare à l'hiver. » (VROUMETTE). ♦ 2. Se déshabiller « Avant d'aller au bain, je dois me dégoussailler. » (QUENTIN).♦ 3. Fig. Se débarrasser d'un problème « Papa s'est enfin dégoussaillé des travaux de la salle de bain. » (QUENTIN). ♦ 4. Fig. Se dévoiler, parler de soi. « Bloguer c'est un peu se dégoussailler l'âme devant vous, perdre la pelure et ne vous laissez que le tendre de notre chair rose. » (CATHERINE). ♦ 5. Fig et pop. Réfléchir intensément. « j’ai tenté récemment de décrypter les instructions de montage d’un meuble Ikéa, et franchement, il a fallu que je me dégoussaille méchamment le ciboulot » (TRAOU)
◊. ANT. Remettre, ajouter, envelopper.

Dérivation : un dégoussailloir [degusαjawr] n.m. petit instrument permettant de presser l'ail.

Définition concoctée par la maman du petit magicien, avec l'aide du Petit Robert et du Dictionnaire Historique de la Langue Française d'Alain Rey.

Le carnet de l'auteure

Il posa son doigt sur l'interrupteur (Laurence)

La boîte

Il posa son doigt sur l'interrupteur. La lumière froide et violente des néons envahit aussitôt l'espace. A cette heure-ci, il n'y avait encore personne dans l'entrepôt. Jacques aimait bien ces instants où seul l'écho de ses pas résonnait dans les allées. Il avait pris cette habitude quelques mois plus tôt, après que sa femme l'avait quitté. Depuis ce jour, il préférait la solitude de l'entrepôt à celle de son appartement. Là-bas, le vide soulignait surtout le manque, alors qu'ici c'était un instant de sérénité avant l'agitation d'une journée de travail. tous les matins donc, Jacques arrivait une demie heure avant ses employés. Consciencieusement, il faisait le tour du propriétaire, vérifiait que tout était en place, puis s'installait dans son bureau avec une café bien chaud. Ce jour-là, il débuta son inspection par les allées du fond. Comme toujours, les cartons étaient parfaitement alignés, prêts à être expédiés dans la matinée. Chaque paquet étaient dûment étiquetés et le logo de l'entreprise trônait en bonne place sur le devant des boîtes.

Son regard se posa un court instant sur la dernière rangé avant de revenir dans l'axe. Il ne lui fallut pas plus d'une seconde pour analyser l'anomalie : parmi les caisses de la dernière rangée, il y en avait une qui n'appartenait pas à la société. Il en était certain. Intrigué, il s'avança vers la pile incriminée. Au milieu des emballages écrus se trouvait une boîte rouge de même dimension. Pas d'étiquette ni de logo. Une boîte rouge perdu au milieu d'une mer de carton beige, voilà ce qui avait attiré son attention. C'était tellement incongru qu'il eut pendant un instant envie d'en faire une photo. Mais l'heure n'était pas à la rêvasserie. Se secouant un peu, Jacques essaya aussitôt de déloger l'intruse, non sans difficultés, car il ne s'agissait pas non plus de déstabiliser l'équilibre précaire de  la pile. A force de glissement, il arriva à l'extraire sans faire tomber les boîtes du dessus. La manœuvre lui avait pris plus d'un quart d'heure. Un coup d'oeil vers l'horloge murale lui confirma l'arrivée imminente du personnel. Muni du paquet, il s'enferma dans son bureau pour pouvoir l'ouvrir tout à son aise. Il était très léger, mais en le secouant un peu, on pouvait entendre le déplacement d'un objet à l'intérieur. Jacques saisit un cutter et ouvrit délicatement la boîte. Elle ne contenait qu'une feuille blanche et un trousseau de clés. L'écriture sur le papier lui était plus que familière. Le coeur battant, il s'empara de la missive et lut :

« Mon amour, si l'on m'a bien renseignée, tu trouveras cette boîte en faisant ton tour de garde matinal. depuis que je suis partie, je réalise tout ce que j'ai perdu. Voici les clés de mon appartement. Je t'aime. »

Le carnet de l'auteure

Lipogramme en TAS (Laurence)

Écrire un énoncé diminué de quelque icône rend d’évidence l’exercice rigoureux : on perd une réelle licence de choix.

Bien que le verbe fugue ou qu’une plume ripe, l’idée perdure. L’épreuve commence :

Dominer l’envie d’envoyer loin feuille ou encre ; chercher l’envolée lyrique pour fuir le ridicule ; ruminer une formule pour en exprimer l’unique vigueur concédée….

L’exemple formel décliné ici, ne cherche en rien prouver une quelconque leçon. Recevez-le comme indice de mon zèle pour ce blog inflexible.

Le carnet de l'auteure

Mémoire fragmentée (Laurence)

Il fait noir.

J’ai l’impression de flotter hors de mon corps. Il n’y a rien à quoi je puisse m’accrocher : ni lumière, ni son. Je ne sens même pas l’air qui m’entoure. Je ne sais plus qui je suis, ni où je suis. Le temps semble s’étirer indéfiniment….

J’ai entendu un bruit, j’en suis sûre. Si je me concentre, peut-être que… non, le silence est revenu, aussi opaque qu’avant. J’ai l’impression d’être une voix dans le néant.

Non, il ne faut pas que je cède à la folie. Je dois encore me concentrer. Ce bruit, je ne l’ai pas rêvé.

Ça y est, il est là. Mais il semble tellement lointain. On dirait qu’il est atténué, comme un chuchotement. C’est un son très régulier, comme le métronome qui est posé sur mon piano. Est-ce le métronome ? Suis-je chez moi ?

Mais non, réfléchis, ça ne peut pas être le métronome : il est cassé.

Il est cassé ? Quand est-ce qu’il s’est cassé ? C’est affreux, j’ai de la purée de poix à la place du cerveau. Je n’arrive pas à mettre de l’ordre.

Le métronome, donc. J’ai effectivement l’intime conviction qu’il est cassé. Mais comment ça s’est passé ? Je dois absolument faire un effort pour m’en souvenir.

Le vide m’a avalée une fois de plus. Combien de temps cela a-t-il duré ? Écoute ! Le bruit est toujours là, aussi régulier. Ah oui, j’essayais de me souvenir du métronome.

Je jouais du piano, l’aiguille marquait le rythme. Et puis le téléphone a sonné. J’ai arrêté l’aiguille d’une main et j’ai décroché le combiné de l’autre. Qui était au bout du fil ? Je n’arrive pas à me souvenir de la voix, mais bizarrement les mots sont restés gravés : « Il faut en finir. Il n’y a pas d’autres solution… »

Mais bon dieu, à quoi cette voix fait-elle référence ! En finir avec quoi ? Avec qui ? Je suis sûre que si je comprenais, j’arriverai à savoir où je suis et ce qui m’est arrivé !

Concentre-toi, accroche toi à ce que tu perçois. Le bruit est toujours là. Il doit bien y avoir autre chose que ce foutu son. Je dois mettre tous mes sens en éveil. Allez, un effort. L’odorat bien sûr ! Qu’est ce que je sens ? C’est âcre, assez désagréable. On dirait…une odeur de roussi. Oui, c’est ça, de cochon grillé même.

Est-ce que j’ai laissé le feu sous la cocotte ? Non. Ce n’est pas ça. J’ai tout éteins en sortant de chez moi.

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