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    Ce carnet est un site de création collective. Il regroupe les textes de plusieurs auteurs différents tous inspirés d'un thème commun. Le thème est mis en ligne dans la nuit de dimanche à lundi et la date de tombée est le dimanche suivant avant minuit (heure de Montréal). Pour tout renseignement, pour participer ou pour soumettre un thème pour les prochaines semaines:

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... en lettres majuscules (Jacques)

La lune dans le caniveau.

Il avait plu toute la journée. En descendant de mon train, je n’avais pas eu le courage de rentrer chez moi. J’avais même tourné le dos à mon trajet habituel, montant dans les ruelles étroites du coteau, errant au hasard dans ces sentes étroites bordées de hauts murs sur lesquels des rebelles provisoires avaient exercé leur maigre talent à la peinture fluorescente. Mes chaussures achetées à moindre coût n’avaient pas tardé à atteindre leurs limites, et l’humidité froide de ce mois de décembre gelait mes pieds.

Je n’avais pas eu le courage de retourner ce soir là dans la maison, presque vide. Sa vue même me désolait, la seule du quartier où l’on ne voyait pas la lueur d’une guirlande électrique, la seule dépourvue de couronne sur la porte, l’une des rares sans père noël accroché à l’antenne télé. Cette maison reflétait l’impression d’exclusion que je pouvais ressentir dans ce lotissement peuplé de cadres, pour moitié retraités, pour moitié en exercice à un niveau hiérarchique sans commune mesure avec le mien.

Sans doute est-ce l’aversion de cette population opulente au  ségrégationnisme condescendant qui m’avait repoussé jusqu’aux confins de la commune, dans une friche industrielle, succession d’ateliers à l’abandon. Les pavés de la rue où j’avançais maintenant étaient inégaux, disjoints, luisants d’humidité. De rares herbes folles essayaient de proliférer.

La rue était longue, piquée de flaques dans laquelle la lune se reflétait par instants. Sur le bord du trottoir, un chat venait à ma rencontre, la queue dressée en point d’interrogation.
- Bonsoir Minerva » plaisantais-je.
- Maaw » Il me frôla et poursuivit son chemin.
J’avançai encore. Je me sentais bien dans ce décor d’un autre temps. Au fonds de ma poche, ma main se referma sur du bois qui ne s’y était jamais trouvé, et je n’en fus même pas surpris. Je n’avais plus froid, et envie de sourire à la lune qui me suivait dans le caniveau. Je m’arrêtai devant une façade, où un portail avait été muré de parpaings. A travers les vitres sales et brisées par endroit, une lueur dansait. Alors, je sortis la fine baguette en bois et dessinai dans l’air une porte, comme si ce geste m’était familier.

Et la porte s’ouvrit. Je m’avançai vers une petite assemblée de gens que je ne connaissais pas, mais qui semblaient n’attendre que moi, qui paraissaient curieux de me rencontrer, de me connaître, de m’accueillir. D’ailleurs, au-dessus d’une table portant un buffet, les mots « bienvenue parmi les tiens » étaient écrits en lettres majuscules.

Le carnet de l'auteur

Monstres (Jacques)

Inspirer sur deux foulées,
Expirer sur deux foulées.

Inspirer sur deux foulées,
Expirer sur deux foulées.

C’est la seule musique que je sache jouer, celle de la course, le rythme de la respiration, cadencé par le bruit des foulées sur la terre durcie par le gel.

Inspirer sur deux foulées,
Expirer sur deux foulées.

Il fait froid, si froid. Un liseré de neige souligne le bord du chemin. Il fait nuit.
La vraie nuit, rendue encore plus noire par les nuages bas chargés de neige.

La forêt danse dans le faisceau de la lampe frontale.
Pas d’autre bruit, pas âme qui vive.

Inspirer sur deux foulées,
Expirer sur deux foulées.

L’angoisse primale, celle que l’on croit avoir abandonnée dans notre chambre d’enfant, se met à sourdre, insidieusement. A chaque nouvelle silhouette de buisson, en lisière du cône de lumière, le cœur bat un peu plus vite. La peur s’installe dans cette forêt givrée, fantastique, la transpiration dans les reins se fait glacée.

Mais où sont les Monstres ?

Le carnet de l'auteur

Il posa son doigt sur l'interrupteur (Jacques)

Il posa son doigt sur l'interrupteur.
Comme d’habitude.
D’abord, rien ne se produisait. Puis, un grésillement, un sifflement, quelques vibrations.

Un premier tube au néon s’allumait, au loin, puis un autre, plus près. Petit à petit, la salle prenait vie. Au bout de quelques secondes, il ne restait plus qu’un ou deux récalcitrants à fonctionner par intermittence en émettant des bruits inquiétants, avant qu’enfin à température, ils daignent se stabiliser.
Alors, il contemplait le résultat de son action en apparence anodine, l’idée d’un sentiment de puissance lui traversait l’esprit avant que la raison ne le rappelle à l’ordre et lui fasse prendre pleinement conscience qu’il ne venait somme toute que d’allumer la lumière du bureau.

Il posa son doigt sur l’interrupteur.
Vérifia d’un coup d’œil où en était son coéquipier. Lui aussi avait relevé la sécurité, ce capot rouge et jaune qui recouvrait le logement du bouton, et maintenait son majeur en lévitation quelques millimètres au-dessus du contact.
Puis, son regard revint vers les écrans devant lui. Une théorie de symboles dansait sur une carte. Sur un autre, des schémas s’animaient, et dans une fenêtre, l’image irréelle d’un paysage vu en infrarouge se déplaçait doucement. Il la suivit un instant, puis revint à la carte. Un symbole se déplaçait régulièrement en suivant un itinéraire dessiné en pointillés jaunes, s’approchant inexorablement d’un triangle rouge. A quelque distance, le triangle s’anima, entouré maintenant d’un polygone clignotant. Lorsque le symbole franchit la limite du polygone, un son aigu retentit. Sur tous les écrans, cinq lettres rouges apparurent simultanément. « SHOOT ».  Les deux opérateurs ne le quittèrent pas des yeux, jusqu’à ce qu’un liseré vert l’entoure. Ensemble, ils enfoncèrent les interrupteurs.

A soixante kilomètres de là, une trappe s’ouvrit dans le ventre d’un drone, et le missile tactique prit vie.

Il posa son doigt sur l’interrupteur.

Il n’appuya pas tout de suite. Il savait à l’avance ce qu’il allait découvrir et la perspective ne l’enchantait pas.
Il n’appuya pas. Jeta sa veste, claqua la porte, se laissa tomber sur le canapé. Télécommande. La présentatrice du journal de vingt heures avait troqué son habituel décolleté pour un tailleur plus sombre. Là bas, au loin, une frappe tactique de haute précision venait de raser le complexe secret où un régime politique honni s’avisait de construire une « arme de destruction massive ».

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Lipogramme en TAS (Jacques)

Encore un défi de développeur.

Le père MCJ, vif pondeur de code, infère une jolie voie : qu’un procédé logiciel du cru prenne le poème pour biffer quelque gêneur. Il le nomme derechef lippoVérif ;

Le voici donc courbé, plein de ce pouvoir de forcer le PC, d’un hiéroglyphique ordre, pour dénouer le problème…or donc, l’engin ne coopère guère. Il gêne même !

MCJ qui rêve de le déployer pour le monde éprouve ce dur échec : nul moyen pour que le bidule veuille, d’une logique conforme, obéir !

MCJ jure. Déçu, comme vieilli, il rumine, cervelle en berne.

Colérique, voici qu’il cogne, furieux,.

Non, rien ne décide l’engin.

MCJ, digne, prend donc quelque mine, une gomme, une feuille, pour l’exercice. 

Quelle déveine !

Le carnet de l'auteur

Mémoire fragmentée (Jacques)

Non, il ne faut pas que ça recommence.

Au début, c’est innocent.

Une tasse de thé oubliée sur une table de jardin en fer,

La fuite devant l’objectif de la caméra « super 8 »

La course bras écartés dans la cour de récréation un vrombissement de moteur d’avion à la bouche.

Crise sur un terrain de foot de fortune, pour le plaisir de l’invective, de la violence verbale.

*

Et puis un filtre se met en place, une cacophonie de souvenirs de plus en plus sombres, d’humiliations, d’incompréhensions, de mépris. Violence contenue.

*

Un poing qui s’écrase contre une cloison de mauvais plâtre et la traverse.

Un poing qui s’écrase encore et encore contre une cloison de briques jusqu’à ce que la peau éclate.

Violence libérée dans une pulsion autodestructrice.

*

Réprimande, honte, mépris, humiliations. Brutalité du quotidien.

*

Pourquoi les fragments de mémoire qui ressurgissent spontanément ne sont-ils jamais heureux ?

Le carnet de l'auteur

Delete (Jacques)

La liste des choses à faire s’allonge.

J’ai même un programme pour ça dans mon ordinateur, « TODOList manager 12.7 ». Il permet de regrouper, hiérarchiser, annoter les choses à faire. Je peux mettre des icônes, des couleurs, rattacher des documents aux tâches.

Dès le démarrage de la machine, il se met en route.

J’ai le même programme sur mon Assistant Electronique de Poche, « TODOList manager 12.7 mobile edition »

Mon premier geste de la journée est de regarder la liste.

Mon dernier geste de la journée est de vérifier celle du lendemain.

« TODOList manager, pour ne plus rien oublier, vos tâches à portée de clic »

Dix, cent fois par jour, je crée de nouvelles choses à faire, j’en annote des anciennes, j’adapte des priorités…Présentation à faire pour…Fax à envoyer à…appeler…voir…

« TODOList manager, une simplicité enfantine. »

Ce matin, comme à l’accoutumée, la somme hétéroclite des devoirs se déploie, rehaussée de-ci de-là de graphismes comminatoires, rouges, clignotants. L’agression visuelle est peu supportable par mes yeux fatigués. Une céphalée tenace me vrille la tempe. Le plafond bas du bureau paysager, l’horizon bouché par les demi-cloisons, le ronronnement insistant des ordinateurs, la lumière chiche.

Je désigne d’un clic de souris la racine de l’arbre des tâches, la mère de toutes les tâches, l’origine du monde, le conteneur de mes journées.

Je promène le pointeur sur la barre d’outils. D’icône en icône, une petite étiquette me rappelle la fonction. « new », « edit »…

C’est d’une simplicité enfantine.

« Delete »

Le carnet de l'auteur

Une nuit chaude à Tombouctou (Jacques)

Elle dort. Elle me tourne le dos, enroulée dans une couverture.

Je suis allongé sur le dos, le regard perdu en direction du plafond.

Qu’ai-je rêvé de nuits de folie ? Je nous imaginais nus sous une moustiquaire, un ventilateur au plafond battant l’air chargé de nos respirations enfiévrées.

J’ai tant attendu, retrouver la joie de sa peau, une renaissance de nos étreintes, cette magie de l’intimité, de l’abandon.

L’abandon ! Il n’est plus d’abandon qu’à la tristesse et à la déréliction, au ressentiment et à la culpabilité, au deuil de la passion.

Dehors des cris d’enfants.

Roulée dans sa couverture, elle dort et je pleure les étreintes passées.

Il n’y aura pas de miracle, Tombouctou la magique ne ressuscitera pas la déraison, et il ne nous restera plus, vieux amoureux, qu’à vivre heureux en attendant la mort.

Le carnet de l'auteur

Parasites (Jacques)

Souvent, je voudrais être seul au monde.

Marche dans les rues, dérangé par le bruit des autres pas.
Je voudrais rêver en regardant le disque rouge du soleil levant jouer avec la tour Eiffel, au-delà des arbres du Bois de Boulogne.
Mais les autres sont là, leur présence m’empêche de penser.
Je voudrais être seul avec mes rêves.

Roule. Une silhouette en jupe et bottes sur le trottoir.
Ne pas chercher à la suivre dans le rétroviseur.
Roule. Faire attention. Attention au passage piéton non protégé. Au feux. Aux priorités. A l’autre passage piéton non protégé, s’arrêter laisser passer un petit vieux, pour le plaisir d’être courtois.
Pour faire chier le conducteur de la Mercedes Classe A qui me suit et s’impatiente.
Feux. Feux. Stop. Feu.
Le bus est prioritaire au départ de l’arrêt. Feu. La « Classe A » s’arrête à mon niveau. Le conducteur est une conductrice, sa jupe est super courte, à moins que la conduite ne l’ait aidé à remonter ? J’aime bien être en monospace. La vue plongeante sur les autres voitures a plein d’avantages. Et d’inconvénients. Je regarde les jambes de la Mercedes et j’oublie de démarrer, cale.
Cette soudure de l’antenne radio a du encore lâcher, FIP est inaudible. Eteindre rageusement le poste, ôter la façade en l’arrachant presque et la jeter en jurant dans la boîte à gants.
Je voudrais être seul sur cet espace ouvert. Le bruit des ordinateurs me gêne. Les échos de la discussion à l’autre extrémité me gène. Les cliquetis du clavier et de la souris de mon voisin m’agressent. Se lever, appuyer sur le bouton « sortie » pour ouvrir la porte. Couloir, tourner.
Autre couloir.
Je m’efforce de marcher soigneusement à égale distance des deux cloisons, en regardant droit devant moi, afin que les portes en vis-à-vis disparaissent en même temps de mon champ visuel.
Tourner. Distributeur de boissons. Gobelet, l’esprit s’envole. Goûter au silence du petit local Un groupe arrive pour boire des cafés en discutant bruyamment. Je finis mon gobelet, l’écrase lentement et le jette.
Pas l’open space, de nouveau. Toilettes, m’y abriter. Derrière la porte verrouillée, je s’appuyer contre le mur, se laisser glisser par terre, attendre que lentement l’influx revienne. On secoue la poignée. Encore un qui ne regarde même pas l’indication « occupé ».
Pleurer, peut-être ?
Je voudrais être seul avec mes rêves.
Loin de ces parasites.

La tour (Jacques)

Lorsque Albéric Clergue de Montfort déboucha à l’air libre après un long parcours souterrain, il fut d’abord saisi par le vent glacial qui balayait l’esplanade. Mais son premier mouvement fut pour considérer la tout qui se dressait devant lui, si haute que son sommet disparaissait dans un nuage, menaçante dans l’irréalité de ses contours, estompés par la grisaille chargée de flocons épars. Puis, il sentit la morsure de froid et rajusta son manteau pour se protéger. Il expira bruyamment pour se donner du courage et se remit en marche, avançant d’un pas résolu, son lourd fardeau battant son flanc.

A l’approche de l’édifice, le vent forcissait sans cesse, lui arrachant presque son sac. Il se courba davantage et franchit enfin les portes qui s’ouvrirent à son approche. Sans chercher à décoder cet accueil, Albéric s’avança, brossa les flocons accrochés à ses vêtements et chercha à s’orienter. La Tour était immense, et il eut l’impression que dans l’espace où il se trouvait, on aurait pu loger le plus massif des châteaux de ses ancêtres.

Mais il vit bientôt la Marque. Elle le narguait depuis si longtemps, le combat qu’il préparait occupait ses jours et ses nuits depuis des semaines, et c’est avec une angoisse sourde mêlée des premiers frissons de la bataille qu’il reprit sa route dans le dédale de cours, d’escaliers, de passerelles. Il négocia promptement son accession vers les étages supérieurs et, en quelques instants, entreprit l’ascension de l’édifice.

Alors qu’il gagnait de l’altitude, sentant confusément qu’il disparaissait dans les nuages, il s’efforçait de visualiser l’affrontement à venir : il sentait sur son épaule le poids du sac, qui semblait alourdi encore par l’enjeu, par l’arme qui allait lui permettre de construire son offensive. Il supputait les parades des autres, et faisait le compte des ripostes, des bottes à sa disposition, évaluait une dernière fois le poids de ses arguments.

Enfin, une porte s’ouvrit. Il s’avança dans une salle dont les tapis étouffaient ses pas. Une créature affable vint à sa rencontre, l’aida à se débarrasser de son lourd manteau. Il y avait donc des âmes compatissantes en ce lieu ? Elle le guida jusqu’à une autre salle, où il put déplier le contenu de son sac, s’assurer qu’il était convenablement chargé et prêt à fonctionner. Il chercha sa concentration dans la contemplation des nuages qui enveloppaient la Tour à cette hauteur, songeant à tous ses combats que les Clergue de Montfort avaient conduit et remportés, suivant l’exemple de leur illustre ancêtre Simon, impitoyable vainqueur des hérétiques Cathares.

Et soudain, il sentit une présence. Ils étaient là. Il les salua un à un, comme le veut la coutume. Ils échangèrent les formules convenues d’usage et enfin, prirent place autour de l’arène. Le nuage se déchira un instant, laissant entrevoir un coin de l’esplanade de la Défense, tandis d’une touche sur son clavier, il lançait PowerPoint®.

Il allait le leur fourguer ce putain de contrat de Tierce Maintenance Applicative, ça ne ferait pas un pli !

Le lit japonais (Jacques)

Elle monte l’escalier en double hélice du château de Chambord quelques marches devant moi. Je l’avais remarquée une première fois recevant avec un grand sourire le prospectus publicitaire qu’une sorte de hussard monté sur un bel alezan avait tiré de sa botte. Ensuite, elle m’avait presque bousculée en avançant le nez en l’air dans la cour et quelques instants plus tard, c’était moi qui avais sans vergogne obstrué son champ de vision en cherchant à déchiffrer un panneau d’information.

C’était une touriste nipponne, modèle standard. Pas d’excentricités, vêtue « sportswear », appareil photo numérique en main et lecteur MP3 en sautoir. Une jeune femme tout à fait ordinaire, et à vrai dire, complètement anecdotique.

Mais dans ce marathon touristique qui nous menait depuis plusieurs jours de château en château dans le val de Loire, sa seule présence avait d’un coup expédié mon cerveau un peu saturé de généalogies royales et d’intrigues de cour sur les chemins creux des pensées buissonnières.

Au diable les prouesses architecturales de Leonardo et l’exploitation du menu peuple au profit des caprices de François 1er .

J’avais depuis quelques minutes quitté Chambord pour l’autre côté de la planète, et me berçais du défilé de mes fantasmes nippophiles. Je découvrais déjà, au-delà des balcons de pierre, des jardins de cerisiers en fleurs semant une pluie de pétales dans la brise légère. Le duc de Guise succomberait sous la lame d’un Katana manipulé par quelque guerrier à l’armure terrifiante, et Marie de Médicis serait pendue au plafond par Nobyoshi Araki. Force m’est de reconnaître que ma connaissance du Japon est fragmentaire et constitue sans doute ma plus belle enfilade de clichés. Et de fait, au troisième jour de cet épuisant périple culturel, au sein de ce groupe saturé d’enseignants en plein peaufinage de savoir encyclopédique sous la houlette d’un thésard de la Sorbonne, ma capacité de discernement s’effritait à grand pas.

C’est dans la salle de l’angle nord-ouest que tout a basculé : le château accueillait des installations d’art contemporain, et lorsque je rentrai dans cette pièce, je découvris une ambiance inspirée des romans cyberpunk, et toute une théorie d’ordinateurs saturait l’espace dans lequel on trouvait sur un futon, au milieu de bouteilles de bière, une YT en string clouté.

Je me retrouvai assis dans l’embrasure d’une porte, sourd au brouhaha de la foule des visiteurs, aux couinements des ordinateurs et au son d’un téléviseur passant en boucle une scène de « Lost in translation ». La touriste Japonaise n’était plus là, et moi-même, j’avais du mal à comprendre ce que je faisais dans ce château, dans ce voyage. Naufragé dans cette mascarade de consommation touristico-culturelle, je ne voyais plus que ce lit japonais, comme un radeau inaccessible.