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    Ce carnet est un site de création collective. Il regroupe les textes de plusieurs auteurs différents tous inspirés d'un thème commun. Le thème est mis en ligne dans la nuit de dimanche à lundi et la date de tombée est le dimanche suivant avant minuit (heure de Montréal). Pour tout renseignement, pour participer ou pour soumettre un thème pour les prochaines semaines:

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Amour digital (Fuligineuse)

Amour digital
Ombre virtuelle
Amour capital
Image rituelle
Loin de l’hôpital
Présence sensuelle
Amour zénithal
Essence habituelle
Peu sacerdotal
Amour essentiel
Ni occidental
Ni confidentiel
Corps monumental
Elan torrentiel
Cœur horizontal
Démon si cruel
Amour digital

Le carnet de l'auteure

La reine déchue (Fuligineuse)

<p>N’accablez pas si fort cette reine déchue</p>

N’accablez pas trop fort cette reine déchue
Dont les yeux sont rougis et les bas déchirés
Ecoutez dans le soir son chagrin soupirer
Ne versez point de fiel à la reine déchue

Qu’a–t–elle fait d’ailleurs et pourquoi mériter
Ou cet excès d’honneur, ou cette indignité…
Ni trahi son pays, ni ruiné son époux
Reine elle était, c’est vrai, et son sort des plus doux

Et maintenant l’exil lui tend des bras malingres
Et l’emporte en prenant l’escalier dérobé
Elle suit son chemin, dans ce lieu prohibé
Et maudit le destin de se montrer si pingre

Elle songe qu’un jour, en un ailleurs sereine
Sa vieillesse pourra enfin se reposer
Et qu’elle aussi saura enfin peut–être oser
Dire à tous qu’elle fut, un autre temps, la reine

Carnet de l'auteure

... en lettres majuscules (Fuligineuse)

Paul respira un grand coup et ouvrit sa boite à lettres. Depuis bien longtemps elle ne contenait jamais que des publicités et des factures. Il se retint juste à temps de tout jeter à la corbeille : une enveloppe bleu pâle pointait son angle sous le fatras habituel. Ainsi Armelle lui avait enfin répondu… Il retourna l’enveloppe dans tous les sens, partagé entre l’impatience de savoir et le désir de prolonger cette attente.

Elle n’avait pas mis son nom au dos, mais il reconnaissait bien son écriture et le bleu de son papier à lettres. Il retourna dans son esprit les arguments qu’il avait longtemps élaborés avant de lui écrire. Il s’était montré persuasif, assuré, magistral. Elle ne pouvait pas y avoir été insensible. Ils allaient pouvoir retrouver cette merveilleuse entente fondée sur une compréhension mutuelle totale…

Debout dans le hall mal éclairé de l’immeuble, il ouvrit la lettre, la déplia, la parcourut en hâte. Des mots lui sautaient au visage : amour… négligence… pardon… érable (érable ?)… visite… incapable… caribou… (caribou ?) désinvolte… Incapable de lire, les lignes dansant devant ses yeux, il sauta à la fin. La signature d’Armelle s’enjolivait de boucles exubérantes. Juste en–dessous, elle avait marqué en PS : Et fous–moi la paix une bonne fois pour toutes ! Ces derniers mots étaient écrits en lettres majuscules.

Le carnet de l'auteure

La lune dans le caniveau (Fuligineuse)

Hommage à un certain D.G.

         David, tu es là ?

         Mmmm…

         David ?

         Quoi ?

         Qu’est–ce que tu fais ?

         Rien.

         Comment ça rien ? Assis là sur le trottoir… tu vas attraper froid… faut pas rester là, David…

         Laisse–moi.

         Pourquoi ?

         Je suis occupé.

         A quoi ?

         ….

         David, regarde–moi ! David, qu’est–ce qui se passe ? Allez viens, on rentre.

         Je peux pas.

         Mais qu’est–ce que tu fais, à la fin ?

         Je regarde.

         Mais quoi ? Y a rien à voir.

         Je regarde la lune… la lune dans le caniveau.

         Et alors ?

         Et alors rien. Ca ferait un bon titre de livre, La lune dans le caniveau

         Tu n’as qu’à l’écrire…

         J’y pense.

Le carnet de l'auteure

Lipogramme en TAS (Fuligineuse)

jour de flemme
divine inoccupée
pour écrire un poème
pour écrire une églogue
une épopée une ode lyrique
où quelque lynx enlève
un peu de poivre
où quelque lion griffe
d’un pied léger
nuée de cieux
jour nul perdu
pour vivre une idylle
d’un bord du gouffre


Le carnet de l'auteure

Le goût du métal (Fuligineuse)

je le savais bien que c’était fatal
en ce jour d’hiver et de froid total
sur une brocante au coin d’un étal
j’ai trouvé ton cœur au son de cristal

je le savais bien que c’était mental
ne pas entraver le reflux vital
ne pas l’amener vite à l’hôpital
mais favoriser l’élan végétal

je le savais bien que c’était fatal
et dans un coffret en bois de santal
je mettrai ton cœur au pays natal
il m’en restera un goût de métal

Le carnet de l'auteure

Delete (Fuligineuse)

Paul frotte son poignet ankylosé par des heures ininterrompues de saisie. Pas de doute, c’est la meilleure histoire qu’il ait jamais écrite. Bon, enfin, une des meilleures. Lui qui ne croyait pas à l’inspiration, seulement aux vertus du travail acharné, le voilà démenti par sa propre expérience. Il s’est assis ce matin à son bureau, il n’a eu qu’à poser les doigts sur le clavier de l’ordinateur, et tout lui a été donné comme par magie.

Il reste un instant, rêveur, devant son écran, puis déclenche l’impression, recueille les feuilles du giron de l’imprimante qui ronronne docilement. Il contemple les pages où s’alignent ses mots bien ordonnés, sans la moindre rature : bonheur pur de l’informatique. Il en fait un petit paquet bien net qu’il pose sur son bureau. Puis il fait une copie de son texte et commence, laborieusement, à créer un brouillon saturé de corrections, de reprises et de phrases déplacées. Il faut bien garder une trace. On ne sait jamais.

Le carnet de l'auteure

Une nuit chaude à Tombouctou (Fuligineuse)

Et quand ce sera fini, disait–il, on ira à Tombouctou.
Pourquoi Tombouctou ?
C’est là qu’il faut aller, disait–il. C’est le lieu où on va quand on a fini.
Ils parlaient à mi–voix, adossés au mur, les pieds dans les joncs qui descendaient vers la rivière.
Il fera chaud, très chaud.
Il y aura des murailles de sable et des serpents de lune.
Il y aura des replis secrets et des palimpsestes oubliés.
Des ibis aux yeux obliques et des dés qui roulent dans la poussière.
On ira à Tombouctou. Rien que toi et moi.
Il souriait et elle écoutait en silence.
Mais ce n’était pas fini.

A un moment donné, Willy l’avait décrit comme « une oasis pour les esprits ». A un autre, il avait dit : « Là ou s’achève la carte de ce monde, c’est là que commence celle de Tombouctou ». Pour y arriver, il fallait apparemment traverser un immense royaume de sable et de chaleur, un royaume d’éternel néant.

Paul Auster, Tombouctou (coll. Babel p 62)

Le carnet de l'auteure

Sauvée par ses attributs (Fuligineuse)

La rédaction de Paul n’était pas très bonne. Le sujet ne l’avait guère inspiré. « Racontez une mésaventure qui vous est arrivée pendant les vacances »… d’abord, c’est d’un banal ! et puis, une mésaventure, c’est rarement gratifiant (Paul n’aurait pas employé cet adjectif, mais il n’aimait pas raconter une histoire où il n’avait pas le beau rôle).

Il s’en était sorti tout de même tant bien que mal en utilisant un contretemps survenu à son ami Julien, qui avait obligé ledit Julien à accompagner à la pêche, toute une journée, un vieil oncle ronchon. Comme le professeur lui avait souvent fait remarquer la pauvreté de son vocabulaire, il avait fait un effort pour trouver des verbes dynamiques, des adverbes précis et surtout des adjectifs sortant un peu de l’ordinaire, dont il avait saupoudré généreusement son texte.

Et il avait sans doute fait le bon choix. Le professeur avait hoché la tête : Votre composition française n’est pas excellente, Paul… elle est même des plus moyennes… Mais enfin, elle est sauvée par ses attributs.

Le carnet de l'auteure

Le lit japonais (Fuligineuse)

Armelle était perplexe.

Dis–moi, dit–elle à Paul qui, patiemment, écrasait les avocats du guacamole avec un pilon en plastique rouge. Qu’est–ce c’est, un lit japonais ?

Tu veux dire un futon ? demanda Paul.

Si tu veux. Je ne sais pas.

Un futon, dit–il aussitôt tout en malaxant la pâte verdâtre avec une vigueur renouvelée, est un type de matelas qui constitue un lit japonais. Les futons japonais sont plats, d'une épaisseur de 5 à 10 cm et recouverts de coton et de matière synthétique. Ils sont souvent vendus dans un ensemble comprenant un futon (shikibuton), un traversin (kakebuton) et un oreiller (makura). Les oreillers sont généralement remplis avec des haricots ou des perles en plastique. Les futons sont conçus pour être placés sur un sol composé de tatamis et sont traditionnellement placés dans des placards pendant la journée pour laisser respirer le tatami et permettre une gestion facile des petits espaces. Ils doivent être régulièrement aérés, surtout si on ne les a pas mis de côté pendant la journée. Les futons occidentaux diffèrent des futons japonais sur plusieurs points. Mais c’est le lit japonais qui t’intéresse, si j’ai bien compris ?

Oui, dit Armelle, c’est formidable, mais comment tu sais tout ça ?

Oh, dit Paul qui est modeste, ce n’est rien. Je l’ai simplement pompé sur la Wikipedia. Mais toi pourquoi tu me demandes ça ?

Oh, dit–elle innocemment, c’est juste pour Coitus Impromptus.

Paul posa le pilon posément et alla se laver les mains.

Tu sais que le guacamole doit reposer plusieurs heures avant d’être mangé ? demanda–t–il.

Le carnet de l'auteure