Renseignements



  • Top Blogues
  • Avertissement
    Veuillez noter que l'hôte du site et les administrateurs ne sont pas responsables des propos tenus par les auteurs, ni de la qualité de la langue
  • Pour participer
    Ce carnet est un site de création collective. Il regroupe les textes de plusieurs auteurs différents tous inspirés d'un thème commun. Le thème est mis en ligne dans la nuit de dimanche à lundi et la date de tombée est le dimanche suivant avant minuit (heure de Montréal). Pour tout renseignement, pour participer ou pour soumettre un thème pour les prochaines semaines:

    Écrivez-nous

Administrateurs

Blog powered by TypePad

Monstres (Daniel G)

Sous la couverture, Gorki avait chaud, enfin la tiédeur était plus supportable que le froid au-dehors. N’empêche qu’il lui fallait sortir le pied et tâter un peu la paille autour de lui en espérant y trouver des restes de nourriture. Sa cage n’avait pas été nettoyée depuis deux ou trois semaines. L’odeur était assez épouvantable, mais il était habitué. Il y vivait depuis une quinzaine d’années et les conditions avaient rarement changé.

Son pied glissa tout doucement à l’extérieur. Il tenta de coordonner les recherches, mais ses membres répondaient mal à ses ordres. Il en était ainsi depuis sa naissance. Un corps tordu, atrophié, horriblement noueux et avec lequel il vivait tant bien que mal, au grand plaisir de son maître cependant, le patron du cirque, qui faisait de Gorki sa principale attraction.

Sous la paille, des excréments de rats et quelques morceaux de viande putréfiés. Rien de très comestible, à moins que la faim ne soit intenable, ce qui n’était pas encore le cas.

Gorki replia la jambe, qui disparut aussitôt sous la couverture. Il ferma les yeux, ou plutôt le seul encore fonctionnel, puis respira un bon coup. Cela pourrait être pire, se dit-il pour seul réconfort.

Dans la cage voisine, il entendit geindre doucement. La femme-tronc, qu’on avait intégrée de force à la troupe deux semaines plus tôt, souffrait beaucoup du froid. La pauvre refusait de se nourrir convenablement et pleurait presque tout le temps, même devant les spectateurs, ce qui mettait le patron dans une colère terrible.

Gorki aurait bien voulu lui parler, la réconforter et lui dire qu’avec le temps, elle finirait par s’y faire. Tout le monde ici était habitué au rythme du cirque ambulant et de son parcours dans le pays, même par grand froid. Gorki aurait bien voulu la réconforter, donc, mais la femme-tronc ne parlait pas sa langue. Il n’en connaissait aucun mot, d’ailleurs.

Au bout du corridor en terre battue, faiblement éclairé par une lampe à l’huile suspendue à un fil de fer, le rideau allait bientôt se lever. Gorki se dit qu’avec un peu de chance, les spectateurs seraient moins nombreux aujourd’hui et qu’ils ne se moqueraient pas trop de lui ou de la femme-tronc. La pauvre était horrifiée d’être ainsi exposée aux regards féroces des gens normaux.

Dehors, on entendait le brouhaha des citadins impatients d’entrer. Bien gras dans leur habit du dimanche, le regard féroce, les lèvres charnues, ils n’avaient d’autre envie que de rire un bon coup de ces horribles choses qu’on exhibait pour quelques pièces de monnaie. Les hommes étaient fiers de montrer ces spécimens à leurs enfants, pointant du doigt leurs horribles déformations qui les éloignaient définitivement de la condition humaine.

C’était toujours ainsi que les choses se passaient, et personne n’y pouvait rien.

Gorki se dit finalement que ce ne serait qu’une mauvaise journée de plus et que ces monstres finiraient bien par passer…

Le carnet de l'auteur

Il posa le doigt sur l'interrupteur (Daniel G)

Il posa son doigt sur l'interrupteur tandis que derrière lui Sofia retirait ses vêtements un à un dans une série de gestes dépourvus de la moindre sensualité, le regard presque absent, sinon vaguement intéressé par le portefeuille de Emkel sur la table de chevet et sous lequel quelques billets de banque avaient été soigneusement glissés, tel que convenu au téléphone une heure plus tôt.

L’hésitation de Emkel était palpable et la jeune femme, maintenant nue, se tourna vers lui avant d’étirer un bref sourire et lui signaler qu’ils pouvaient très bien faire ça à la lumière, ce ne serait pas pour lui déplaire.

Emkel sourit à son tour. Depuis sa sortie de l’hôpital, six mois plus tôt, c’était la première fois qu’il se retrouvait dans une telle promiscuité avec une femme, si on faisait exception de Armelle, cette exceptionnelle infirmière qui l’avait soigné avec un dévouement tel qu’elle compta pour beaucoup dans son rétablissement miraculeux.

Sans quitter l’interrupteur des yeux, Emkel sentit la présence de Sofia à quelques centimètres de lui. Son désir n’en fut que décuplé, mais pas suffisamment pour lui faire oublier que son propre corps mutilé portait mille fragments d’une guerre qui n’en finissait plus. Un corps qu’il maîtrisait à peine, fissuré de l’intérieur, lacis encore brûlants que seule une dose massive de morphine pouvait calmer.

Une main se glissa sous sa chemise. Chaude et douce, à peine étonnée par ce qu’elle découvrait. Les doigts parcouraient les cicatrices une à une, comme s’ils tentaient d’en décrypter l’effroyable origine. Comme si l’humanité de cet homme tenait dans la somme de ses blessures encore ouvertes.

« Je suis pas douée pour les mots, dit-elle en lui retirant sa chemise. Mais j’ai mieux à t’offrir pour te faire oublier un peu cette saloperie de guerre… »

Le carnet de l'auteur

Sauvée par ses attributs (Daniel G)

Les hommes n’en finissent plus de surenchérir, chacun y mettant une somme assez rondelette — l’équivalant d’une semaine de travail — convaincus qu’ils ne peuvent perdre le pari.

— On lui rentre dedans avant la fin de la journée, et ce sera moi le premier, affirme Léo tout en se curant les ongles avec un vieux cure-dent. Depuis le temps que j’attends ce moment, je peux pas dire que ça m’excite pas un brin.

Les autres se contentent de hocher la tête, visiblement d’accord avec lui. Ils en bavent depuis qu’ils sont plantés devant elle.

— Quel âge elle peut avoir, d’après vous?

La question est lancée par le plus jeune du groupe, qui se tient en retrait, visiblement intimidé. Ce sera sa première expérience du genre, mais il crève d’envie d’y aller à fond.

— Qu’est-ce que ça peut te foutre? demande le gars au cure-dent. Elle a ce qu’il faut pour nous occuper un sacré bout de temps. Des beautés pareilles, dans un quartier aussi minable, c’est pas demain la veille qu’on va revoir ça.

— Si ma mère me voyait, elle en ferait une maladie, dit le jeune, presque gêné.

— Tu lui diras que le curé nous donne sa bénédiction. Il l’avait pour lui tout seul, le salaud. Sauf qu’il a dû l’abandonner, et ça lui faisait pas plaisir.

— Pourquoi il l’a laissée?

— Il a attrapé une maladie. C’était inévitable, si tu veux mon avis. Elle a beau être montée comme pas une, faut quand même faire attention. Je parie que c’est chaud et douillet à l’intérieur, mais y vaut mieux ne pas y rester trop longtemps.

— Vous avez vu comme ses pointes sont dressées? On dirait qu’elle attend qu’on lui saute dessus.

Le silence s’installe aussitôt, le temps pour chacun de fantasmer de plus belle. L’attente se poursuit depuis trop longtemps. Ils attendent le signal du chef, toujours dans sa voiture. Au bout de trente minutes, celui-ci sort enfin, rajuste son pantalon sous son énorme bedaine puis fait quelques pas vers ses hommes.

— Mauvaise nouvelle, les gars. Vous pouvez pas vous la faire.

— Hein?

— Un juge vient d’émettre une injonction. L’église risque d’être classée monument historique. Paraît que c’est une merveille comme on en trouve plus dans ce putain de pays. Faut remballer les pelles et les pioches, les gars. Je vous ai trouvé une vieille école désaffectée, à trois rues d’ici. Elle attend juste vos gros bras pour se coucher à vos pieds!

Le carnet de l'auteur

Madeleine (Daniel G)

Valait-il mieux remettre à la semaine prochaine leur incontournable sortie dominicale, considérant l’état de santé de la vieille dame — Simone n’était pas vraiment mal en point, mais un peu fatiguée quand même — et cette météo qui, s’il fallait en croire l’exubérant porte-parole à la télévision, allait déverser sur eux un déluge de tous les diables? Roger ne croyait pas devoir insister trop longtemps pour cette promenade qu’ils ne manquaient, pour ainsi dire, jamais. N’empêche qu’il y tenait beaucoup.

C’est qu’il y avait chez le fils, pour tout vous dire, l’ombre d’une arrière-pensée — chaste sinon secrètement coquine — et qu’il ne souhaitait pas mettre en avant-plan, jugeant cette palpitation du cœur, arythmie sentimentale aussi étonnante qu’inattendue, tout à fait hors contexte et un peu gênante, considérant son âge et le peu de place accordée jusqu’à maintenant aux sentiments et surtout à l’amour.

Voilà, le mot était lâché et Roger sentit aussitôt son visage passer du blanc cireux au rouge cramoisi. Sa mère nota-t-elle le changement tandis qu’elle jetait à nouveau un œil à l’extérieur, réservant sa réponse aussi longtemps que possible? Roger pria pour que la vue de celle-ci, depuis longtemps enveloppée dans un fin brouillard, allât le sauver d’une gênante explication.

Nous dirons, à l’intention des lecteurs curieux, que oui, la vieille dame avait noté la transformation, mais pas celui du teint maintenant empourpré de son fils, non, celui-là elle pouvait le deviner malgré le flou ambiant. C’est autre chose, pour tout vous dire, qui lui mit la puce à l’oreille. Le ton légèrement insistant de son fils, une fébrilité délicate, presque imperceptible, le tout enveloppé d’une légère défaillance de la voix, voilà ce qui finit par convaincre l’honorable dame d’accepter l’invitation de son fils, malgré le temps, sa propre fatigue et un automne déjà trop froid.

Lire la suite "Madeleine (Daniel G)" »

... j'ai rajouté un peu de sel (Daniel G)

Le préposé aux bénéficiaires n’avait pas encore quitté ta chambre que, déjà, tu t’agrippais à mon bras, l’emprisonnant dans ta petite main azurée par les innombrables transfusions sanguines.

— C’est lui, j’en suis certaine! m’as-tu murmuré, comme sous le sceau de la confidence.

— Voyons, maman. Il est juste venu t’apporter ton repas.

— Je lui fais pas confiance. T’as vu comment il me regardait? Et en plus, c’est un émigré. Et tu sais ce que je pense de ce monde-là. Avec tout ce qui se passe en ce moment. C’est pas normal que je sois aussi malade, même si j’ai quatre-vingt-trois ans. Je suis entrée ici pour un simple mal de gorge, et puis voilà que je vomis et que j’ai des diarrhées tout le temps. Si c’est pas le barbu qui m’empoissonne, alors c’est les infirmières.

J’ai soupiré puis me suis écarté un peu pour jeter un œil à ton repas. Une pomme de terre surmontée d’un morceau de persil, une tranche de veau baignant dans une nappe brunâtre et déjà tiède, ainsi que trois bouts de carottes constituaient l’essentiel de ton souper. À cela s’ajoutaient un verre de jus d’orange et un morceau de gâteau au chocolat. Rien, en somme, pour ouvrir l’appétit.

— Tu es certaine de vouloir manger ça? Je peux aller à la cafétéria te chercher quelque chose d’autre.

— Ne me laisse pas seule avec cette bande d’assassins! Ils veulent que je crève, et toi aussi, j’ai bien l’impression. T’es pas foutu de me sortir d’ici! Une vraie lavette, comme ton père! Je l’ai toujours dit, d’ailleurs.

Je n’ai pas répliqué, sachant que ce serait inutile. Je connaissais trop bien tes crises d’angoisses, pour les avoir supportés des milliers de fois.

Tes yeux fixaient le plafond tandis que tu concentrais toute ton attention sur ta respiration, de plus en plus difficile. Sans un mot, j’ai glissé ma main dans la poche de ma veste pour en retirer un petit sachet de poudre blanche. J’ai esquissé un très bref sourire tout en saupoudrant le morceau de viande. Tu as à peine regardé. Trop fatiguée, sans doute.

— Qu’est-ce que tu fais encore?

La même chose que d’habitude, maman. En espérant que cette fois, la dose soit la bonne.

— J’ai rajouté un peu de sel…

Le carnet de l'auteur

Armelle fixa le coin... (Daniel G)

Armelle fixa le coin du drap sous le matelas tout bosselé tandis que, dans le lit voisin, la tête légèrement tournée vers elle, Emkel semblait ne rien perdre de ses gestes, lui dont la moitié du visage avait pourtant été déchiquetée lors de l’explosion d’un obus tombé sur le vieux hangar désaffecté où il se trouvait alors, hangar mieux connu sous le nom de code Gate Number J10.

« Sait-il seulement où il se trouve? » se demanda la jeune infirmière en se tournant vers lui.

Le corps momifié, Emkel n’avait pas repris conscience depuis son transfert ici, soit exactement quatre jours. Ses signes vitaux étaient stables, mais aucune amélioration ne permettait de croire qu’il allait s’en sortir. Même le chirurgien s’était montré pessimiste.

« Une semaine, et ce sera fini. Le pauvre a le cerveau en bouilli. L’obus lui est presque tombé sur la tête. Quand nos soldats l’ont trouvé, il était à moitié mort. Il a de multiples fractures aux jambes et ses bras sont brûlés au troisième degré. On pense que sa vue n’a pas été touchée, mais comment savoir? Paraît que c’était un médecin extraordinaire. Un homme extrêmement dévoué. Et on dit aussi…»

« Oui? »

« On dit… que c’était lui, le passeur. Mais dans l’état où il est, on ne le saura sans doute jamais… »

Lire la suite "Armelle fixa le coin... (Daniel G)" »

Gate number J10 (Daniel G.)

Une voix intérieure lui répète que toute cette histoire n’a aucun sens et qu’il devrait retourner chez lui. Malgré tout, Emkel reste convaincu que sa présence ici était nécessaire et que cela valait bien quelques risques, dont celui de passer tous ces postes de contrôles solidement gardés par des militaires suspicieux — des espèces de gorilles casqués, presque illettrés et au regard sombre — scrutant à la loupe les documents officiels présentés sous leurs yeux, les retournant dans tous les sens à la recherche d’une faille quelconque, comme si leurs véritables natures allaient soudainement apparaître et ainsi trahir l’espion qu’il faudrait trucider sur-le-champ.

Lire la suite "Gate number J10 (Daniel G.)" »

Roger au mois de mai (Daniel G.)

Il n’est pas de ceux dont le visage vous revient spontanément en tête lorsque que son nom est prononcé, et c’est ce qui, dans l’esprit de Roger, restera comme l’un des grands drames de sa vie, aussi étonnant que cela puisse paraître compte tenu des innombrables embûches, coups durs et autres méchancetés dont il eut à subir les affres tout au long de son existence d’homme sans personnalité.

Il se désole de ne pas être reconnu dans les rues de son quartier, là où pourtant il vit depuis plus de soixante ans. Il rage intérieurement quand, au téléphone, son interlocuteur laisse passer un moment de silence, prétextant un blanc de mémoire. « Roger qui déjà? »

Lire la suite "Roger au mois de mai (Daniel G.)" »

Carnet de doute (Daniel G)

Il marchait à une dizaine de mètres en avant de moi. La neige se soulevait en rafale, aveuglant mes yeux d’enfant. Il tenait une arme à feu, le canon pointé vers le sol. De temps à autre, il jetait un œil derrière son épaule, m’observait un court instant, comme pour s’assurer que j’étais toujours là. Impossible de faire autrement. Nous marchions depuis plus d’une heure, nous enfonçant toujours plus loin dans la forêt.

Le soleil s’était mi à décliner derrière les montagnes. Je crois qu’il n’avait jamais fait aussi froid.

Mon père n’avait pas prononcé un seul mot depuis que nous avions quitté la maison. Seuls des grognements accompagnaient ses directives. Prendre le sentier par ici, traverser le ruisseau par-là. Pour suivre son rythme, il me fallait doubler la cadence. J’avais une dizaine d’années. Mon cœur battait très fort. Je commençais à penser que nous ne serions pas de retour à la maison avant la nuit.

Lire la suite "Carnet de doute (Daniel G)" »

Déjà un trou (Daniel G.)

— Déjà un trou et pourtant il était neuf, je te le jure…

Elle termine sa phrase en se mordillant la lèvre inférieure, geste qui vise surtout à contrôler le flot d’émotions qui l’a envahi depuis qu’elle a sorti le chandail de sa valise. Je vois bien, à sa mine défaite, qu’elle est terriblement déçue. J’insiste à nouveau pour lui faire comprendre à quel point ce détail n’a pas la moindre importance à mes yeux. Son cadeau n’a rien perdu de sa valeur, bien au contraire.

— Je sais pas ce qui s’est passé, répète-t-elle tout bas. C’est pourtant du cachemire de première qualité.

Lire la suite "Déjà un trou (Daniel G.)" »