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Il posa son doigt sur l'interrupteur (Chrysalide)

couvre-feu [kuvrefo]. n.m.(1260; de couvrir, et feu) Signal qui indique l'heure de rentrer chez soi et parfois d'éteindre les lumières. Des couvre-feux. Interdiction de sortir après une heure fixée (mesure de police), Décréter le couvre-feu.  Source Le Robert

Il posa son doigt sur l’interrupteur, puis se ravisa.

Il y voyait assez clair ce soir : le coup était magistral. Faire monter la violence pour asseoir son pouvoir. Attiser le feu. Puis étouffer, mettre au banc, exclure et bâillonner toute velléité de réponse. Faire croire à la terreur, souffler la peur pour obtenir l’adhésion du plus grand nombre, au détriment de la minorité.

Mater les jeunes des cités, leur révolte, qui couvait depuis plus de 20 ans, ne pas les entendre, prôner la répression plutôt que le dialogue, l’escalade, pour les détruire davantage encore ; les enfermer dans leur ghetto, dans l’image de délinquants aux réactions infantiles et aux capacités intellectuelles réduites. Diviser pour mieux régner.

Il y avait eu la France d’en haut et la France d’en bas, il y avait dorénavant les jeunes des cités et les autres. Et si cette révolte n’était que les prémices d’une révolte qui gronde, face aux exclusions croissantes engendrées au quotidien, alors, cela expliquerait pourquoi ne pas remettre en cause le système, mais en profiter oui, en profiter sous couvert d’assurer l’ordre public pour instituer l’état d’urgence et le couvre feu.

Le coup était magistral, diabolique même.

Sur ses trois pans, la devise de la France était mise à mal. La France avait rejeté ses couleurs.

Les bases même de la démocratie étaient en péril.

Il lut :

Loi n°55-385 du 3 avril 1955

Loi instituant un état d'urgence et en déclarant l'application en Algérie.

version consolidée au 16 juin 2000

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Le goût du métal (Chrysalide)

Un bras de fer

Un bras de fer s’est engagé
dans une usine de Longwy.

Charpentes taillées dans l’acier,
Muscles en fonte de matière brute
Les bras relevés croisent le fer
dans une atmosphère en surchauffe.

Les yeux frondeurs jaugent l’adversaire,
Testent la charge vers l’ouverture,
Derrière le masque les traits se figent
Regards de feu des hommes ferraille.

Les commentaires vont bon train,
Certains lancent même les paris,
Les bobines rouges galvanisées
Attisent la flamme des assaillants.
Métal hurlant aux hauts fourneaux.

Les muscles tremblent chauffés à blanc,
Les veines saillent, les bras fusionnent,
Les corps se cabrent sous la pression,
Les pieds se rivent au plancher.

Le bras de fer prend à la gorge,
"L'usine sera fermée demain",
Chape de plomb sur les épaules,
les bras en tombent, laminés.

Le carnet de l'auteure

Sauvée par ses attributs (Chrysalide)

Un chant aigu monte vers les fenêtres

Aux fils de linge lourd suspendu

Des larmes coulent sur les carreaux

Aux accents graves des trémolos

D’une môme chétive vêtue de noir

Entamant l’air de ses mains

Au fond d’une cour sombre pavée

Clamant l’amour à perdre l’âme

A la lueur d’un lampadaire

Petit bout de femme échevelée,

De toute sa gouaille elle perce les cœurs

Sa voix retrace les parcours

Des amours mortes ensorcelées

D’une jeunesse de saltimbanque

Aux yeux grands ouverts sur la rue.

Elle se sent libre comme un moineau,

Lorsqu’elle rencontre P’tit Louis,

Mais l’amour meurt comme les enfants,

Dans le Paris d’entre deux guerres,

Courant Belleville, ou bien Pigalle,

Sa voix résonne dans toutes les rues

Elle charmera le Tout Paris

Sous l’impulsion d’un autre Louis

Qu’elle séduira de sa voix de PIAF,

Et l’engagera à venir chanter

La tragédie des vies humaines.

Elle fut sauvée par sa voix d’or,

qui était son seul attribut.

Le carnet de l'auteure

Le lit japonais (Chrysalide)

Estampes

Au travers des cloisons
De bois et de papier
Les teintes tamisées
De l’étoile du levant
Pénètrent dans la chambre
S’invitent et puis s’allongent
Le tatami rougeoie
Sous le futon en flammes.

Une femme se lève
Au visage de lune
Recouvre sa peau d’ivoire
D’un kimono rouge sang
En resserre l’étoffe
D’une ceinture de soie
Une lourde tresse noire
Court le long de son dos.

Elle se saisit d’un peigne
Aux écailles incrustées
Et coiffe lentement
Avant de la relever
Sa longue chevelure noire
Etendue sur ses seins.

Agile de ses doigts
Elle enroule les mèches
Et compose un chignon
Digne d’une œuvre d’art
Qu’elle transperce aussitôt
De deux épingles en laque.

Elle entend au dehors
Les oiseaux se livrer
A leur chant matinal
Célébrant la clarté
D’un nouveau jour d’été.
Elle se met à chanter.

Elle ouvre la cloison
Traverse de ses pieds nus
La pièce principale
S’agenouille et commence
Un doux sourire aux lèvres
A préparer le thé.

Aux lueurs du couchant
Elle entendra ses pas
devinera sa silhouette.
Jeux d'ombres et de lumières
au travers des parois.
Une lame la transpercera.

Sur un meuble encadré
Un samouraï en feu

Le carnet de l'auteure

Plaisir surpris (Chrysalide)

Un déjeuner de soleil

Elle recroqueville ses jambes, ses paupières se ferment
Oublieuses de l’heure, un sourire sur ses lèvres.
Le souffle d’un air léger retrousse ses voiles d'or
Remonte de ses mollets jusqu’aux cuisses en offrande
Au soleil de midi, posée sur l’herbe folle, elle ne t’appartient plus.
L'été l'a emportée.

Tu as faim.

Le carnet de l'auteure

Regrets et remords (Chrysalide)

Dans le jardin d’Eden

J’ai goûté à la pomme acidulée des jours
Ecouté le serpent susurrer ses délices
Surtout ne croyez pas à ma pure innocence
Je savais qu’en croquant en son cœur
A pleine bouche, les pépins arriveraient.

Le sort en fut jeté. Les corbeaux croassaient.

A la primeur d’un jour, j’ai donc franchi le pas,
Poursuivi le chemin me menant au verger,
Ai cueilli tête haute le fruit rouge, bras levé,
Le porta à mes lèvres, sur la pointe des pieds.

« Faiblesse de la chair », je vous entends déjà.

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Armelle fixa le coin... (Chrysalide)

Armelle fixa le coin du drap et dans un geste violent, sans même y réfléchir, l’agrippa de ses mains, l’arracha de son lit, comme on arrache une dent qui vous fait trop souffrir. Les quatre coins sautèrent, qu’importe les coutures, qu’elles craquent l’aurait réjouie, l’aurait même fait sourire, n’eut été cette rage qui montait dans son corps. Ses veines se gonflèrent, ses doigts se contractèrent en ramassant en boule le drap contre son ventre. Comme une lame de fond, une violence sourde la submergea entière.

Une image lui revint, un éclair de lumière, elle se revit petite, pleurer à chaudes larmes, la tête sur l’oreiller, hurler de tout son corps, expulser sa colère, battant l’air de ses pieds, les mains au coin du lit, cherchant un réconfort.

Elle se souvint alors, que ses jours noirs d’orage, elle arrachait le drap, l’entraînait dans sa rage dans une course folle à la suivre dehors, s’envolait dans les blés, courait dans les nuages, s’en faisait une voile, la noyait de ses larmes.

Du haut de la falaise, en regardant la mer, battre verte de rage, les roches érodées, elle s’ancrait à la terre face au vent déchaîné, qui la poussait entière à suivre son envolée. Le drap à bout de bras, au-dessus de sa tête, ses larmes s’envolaient pour rejoindre celles de l’air.

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Trois dollars et quelques sous (Chrysalide)

la face cachée du monde

Le corps arc bouté, campé sur le perron,
de loques revêtu, le dos tourné au mur,
assis sur des cartons, le regard vers le sol,
3 dollars quelques sous, un sac sur les jambes,

l'homme semble être ailleurs.

C'est la tête baissée qu'il appréhende le monde,
le ciel il n'y croit plus, trop lourdes sont les peines,
et au rythme des pas il entame son voyage,
s'appropriant celui d'un homme d'affaire pressé,
d'une femme charnelle aux abords du marché,
ou d'une jeune fille en fleur à l'approche du lycée,
parcourant immobile, le chemin d'une vie.

Il connaît chaque ruelle, aux voûtes protectrices,
les porches et les ponts, les bancs pour l'accueillir,
le parcours de la honte, les couloirs de la peur,
le labyrinthe d'une vie débouchant en enfer,
l'étreinte douloureuse de la nuit hivernale,
où rodent les fantômes une faux à la main,
empêchant tout repos, interdisant le rêve.

Il sait n'être que l'ombre des corps de passage
se mouvant dans les pas de son histoire passée,
le miroir d'un possible à chacun exposé,
la face cachée du monde que personne ne veut voir.

Le carnet de l'auteure

Un mercredi midi... (Chrysalide)

Je suis seule ce midi
Je suis seule et je bois.
Assise au fond du bar,
personne ne m'aperçoit.
Et moi, je les regarde,
moi, je les dévisage,
je devine leur manège,
je discerne leur mépris,
pour ma mine défaite,
mes regards égarés,
les spasmes de mes mains
aux veines asséchées.

Car moi, je ne veux plus,
non, je ne peux plus y croire
à mes rêves d'enfant,
à mon prince charmant,
depuis qu' un soir d'hiver

profond de désespoir,
mon amour s'est noyé
dans le fond de son verre,
mon coeur s'est brisé
dans les éclats de verre
et s'est fait taillader

en ce mercredi noir.

Je suis seule ce soir,
Je suis seule et je bois,

le rouge des gerçures
de mes lèvres en lambeaux,
la lie jusqu'à la coupe
de ma gorge pendante,
la douleur des larmes
d'un ventre qui  réclame
à grands coups de tenailles
le tribut d'une étreinte,
le goulot dans la coupe
qui enfante l'ivresse.

Le carnet de l'auteure

Un petit bout de papier... (Chrysalide)

Ephéméride.

Ta voix à mon oreille, au fil des soirs d’absence, me reporte dans le rouge d’une chambre d’hôtel. Hologramme d’amour.

Depuis plusieurs mois, tu articules ta vie, bouche oreille collées au portable de plastique. Tu me décris tes jours, tes soirées, tes rencontres, heureux de suivre la marche de tes concitoyens.

Ton souffle me parvient, tes paroles se coupent et puis se désintègrent, dans la cacophonie d’une ville qui coure. Tu cherches le relais pour combler la distance, et me demandes d’attendre le jour de ton retour.

Comment parler d’amour en oubliant le corps ?

Sais-tu que chaque soir, entre pouce et index, la feuille blanche du jour se détache du mur ?  feuille en boule dans ma poche.

Sais-tu combien de fois, je me mets à rêver, qu’au gré d’un courant d’air, les feuilles légères s’envolent  pour s’arrêter soudain, sur les jours marqués d’une épaisse croix rouge. Jours rouillés dans mon cœur.

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