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    Ce carnet est un site de création collective. Il regroupe les textes de plusieurs auteurs différents tous inspirés d'un thème commun. Le thème est mis en ligne dans la nuit de dimanche à lundi et la date de tombée est le dimanche suivant avant minuit (heure de Montréal). Pour tout renseignement, pour participer ou pour soumettre un thème pour les prochaines semaines:

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Amour digital (Catherine)

Aphorisme québécois

Après chaque nuit d'amour, la québécoise célibataire, l'oreille au combiné, s'étire le doigt et la mémoire entre l'étoile et le 69. Cinquante sous la dose, pour se convaincre qu'il n'a pas rappelé et qu'il n'y aura pas de réponse au numéro qu'elle voudrait s'inventer.

Le carnet de l'auteure

La reine déchue (Catherine)

... battue par Reine Morphine

À ma grand-mère

Déchéance. Vision qui me tord les tripes. L'odeur viscérale de la maladie, de la merde. Le poids de ses os qui n'ont plus beaucoup de peau et ce regard... Ils le vident, ils la gèlent. Ils tuent ma Reine, éteignent ses yeux, son âme, avec leurs comprimés trop forts pour elle.

Une heure sans parler, elle qui aimait tant les mots et qui les perd pourtant. Maintenant. Une heure de caresses sans insistance, comme une bruine qui frôle les relents de vie d'un automne qui n'en finit plus de flétrir. Le repos lui est dû. La peur la retient. Ou l'amour. Je ne sais plus. Elle non plus.

Elle s'éveillait de son demi-sommeil ici ou là pour souligner la douleur qui lui mord les mollets comme un chien entêté dont les dents d'acier se seraient fichés dans ce qui lui reste de chair.

Elle m'a fait remarquer qu'elle avait reçu la veille des boucles d'oreille qu'elle n'avait pas su mettre elle-même. Heureuse car depuis un temps déjà elle répétait qu'elle se sentait nue sans bijoux. Elle m'a demandé de lui décrire les boucles qu'elle ne voyait plus et dont elle avait déjà perdu la mémoire quelque part dans le détour d'une autre dimension. Un autre contexte comme elle me le répète. «Tu ne peux pas comprendre, ça se passe dans un autre contexte.»

Et comme ça, elle a chanté. Pour la première fois. Sans que je sache si le passé remontait à la surface ou si elle inventait. En anglais, elle chantait. «I will be back home, I will be back home...» et ensuite un douloureux «You think I love you but it's not what it seems.» Douloureuse elle chantait. Dans son demi-sommeil. Dans ce qui lui reste de vie.

Et j'ai repris mes caresses ne sachant quoi dire à ces oreilles décorées mais fatiguées, à cette femme qui n'émergeait que pour me demander quand on partait. On partait nulle part, on ne part plus, on reste. Les sortilèges n'ont plus d'effet, les princes charmants sont illusions derrière l'homme d'entretien et son balai et il n'y a pas de citrouille encore pour faire des fauteuils à roulettes. Derrière son corps qui s'amenuise, derrière son esprit qui s'enbrume, la reine se meurt. Lentement.

Et je n'ai pas de mots plus justes que ce que je sais poser comme geste dans son front, dans les sillons de sa vie qui s'enfuie amère.

Je n'ai pas de mots plus justes mais je réapprends le silence des prières.

Le carnet de l'auteure

Compte à rebours (Catherine)

ou la sortie avec faste de la Reine-secrétaire qui comme toujours ne fait pas dans la discrétion

À 10 je ne me posais plus de questions depuis longtemps. Copier-coller en automatisme.

À 9 j'ai comme senti que l'automatisme ne me faisait plus vraiment plaisir.

À 8 je me suis rappelée ce qu'il y avait, qui il y avait, au début de ce projet. Nostalgie.

À 7 j'ai réalisé avec un gros brin de fierté que le bébé a dépassé tous nos rêves.

À 6 j'ai commencé à penser petit à petit que mon besoin viscéral d'être indispensable devait peut-être rencontrer son mur.

À 5 j'ai réalisé que ce qui me motivait semaine après semaine à mettre ces heures pour le bon roulement de la collectivité n'était pas des raisons très saines.

À 4 j'ai eu peur qu'en laissant le flambeau le feu s'éteigne.

À 3 j'ai trouvé une porte-flambeau qui ferait vivre le feu après moi. Jamais été aussi soulagée de ne pas être indispensable.

À 2 je vous annonce que je quitte l'administration et le secrétariat du Coïtus.

À 1 ... ben je vous incite fortement à me nommer Reine à vie. Voilà qui me va, être riche, populaire, saluer de la main, présider des cocktails et lire ma vie dans les journaux à potins. Voilà qui me semble un bon plan d'avenir!

Je vous souhaite une excellente année et vous remercie de nous avoir suivi jusqu'ici. L'aventure se poursuit avec une équipe renouvelée!

La lune dans le caniveau (Catherine)

Nous étions deux. Et ils étaient quatre. Nos pieds dans la gadoue d'un printemps à petits pas. Il avait neigé la veille, plu le jour et cette nuit-là ça sentait mauvais le printemps qui fait sa place trop lentement.

Assis au bout de notre ivresse, bravant le froid contre nos fesses, nous finissions la conversation tuée par le last-call. Sa main dans mon dos, son rire dans mon cou, je me sentais presque en duo. J'ai voulu lire l'avenir dans le caniveau. Mais la lune s'y reflétait, enceinte et solitaire. Alors j'ai pris peur. Et j'ai fui.

Les pieds mouillés et la trace de ses doigts dans la laine dans mon pull.

La peur de l'aube tue parfois bien plus que la nuit loup-garou.

Le carnet de l'auteure

Monstres (Catherine)

Il n'y a jamais eu de monstres sous mon lit.

J'étais bien trop occupée à m'inventer des princes charmants dans ma vie déjà. Dans mon lit aussi. Pas pour les gestes électriques que l'on s'imagine à l'adolescence, que l'on expérimente après, que l'on se remémore à l'ombre des morts. Non, dans mon lit juste pour être moins seule. Je m'imaginais un prince charmant. Et quand le froid tuait le rêve, quand le poids des secondes traînait les couvertures vers le sol, alors dans mon pyjama à pattes, ridicule sur mon corps qui se féminisait trop vite, je partais, une, deux marches. Rejoindre ma mère.

Parce qu'il faisait froid. Maison de bois, hiver laurentien, les planches qui craquent, sans rideaux aux fenêtres. Il y avait un chat qui me réveillait la nuit, et les couvertes trop lourdes qui tombaient. Mais ça je l'ai déjà dit.

Il y avait les arbres qui faisaient des ombres, et parfois me semblait-il des lumières ésotériques quelque part dans un bosquet. Il y avait des peurs. Mais rien sous le lit, d'autre que les mousses accumulées par mon chat qui lui ne dormait pas. Pic-et-pic, c'était le nom du chat noir et gras.

Aujourd'hui je vis dans une maison où il ne fait pas vraiment froid l'hiver. Je n'ai qu'une couverture et elle ne tombe pas. Même si mon lit pourtant bien plus grand que celui d'avant me semble encore trop petit. Mais toujours aussi vide.

Il n'y a toujours pas de monstres, j'ai envoyé la chatte hier, vérifier. Soya, c'est le nom de la chatte, petit et blanche. Au rapport elle confirme la présence de mousses suspectes - pas les mêmes qu'il y a vingt ans, quand même - mais rien pour troubler mon sommeil.

Aujourd'hui je n'ai plus 6 ans, mais la nuit je ne rêve même pas aux gestes électriques qui deviennent ceux des princes charmants quand ils quittent les contes de fée pour les romans XXX. Aujourd'hui j'ai 26 ans. Et la nuit j'envoie mon chat en éclaireur et je garde mes distances des profondeurs.

Il n'y a jamais eu de monstres sous mon lit. Mais le cynisme en fera peut-être pousser un prochainement. Histoire de nourrir ce qui survit d'imagination.

Le carnet de l'auteure

Miss Lapsus (Catherine)

Miss Lapsus n'apparaît pas étrange au premier coup d'oeil, même si on pourrait vous dire qu'elle est un beau gars de paroles échappées, de jeux de mots involontaires et autres double sens. Se faisant, le bouche-à-bouche lui a construit toute une réputation. Elle a même risqué par moment d'en perdre des amants - souvent très poilus d'ailleurs, c'est que voyez-vous, elle aime ça la barque qui pique - et passe beaucoup d'heures par semaine à recoller les pots de colle. Elle a d'ailleurs déjà dit à un ami intime qui était assez colérique: «Tu dois comprendre que les autres se sentent très mal d'être toujours pris entre doigt et moi.» Pourtant, elle se vante elle-même d'apprendre bite. Mais pas dans le lapsus il faut croire.

Pas dans le reste non plus parce que Miss Lapsus a un peu tendance à se faire poser des bateaux ou se faire mettre en bateau. En tout cas un des deux. Faut pas croire, Miss Lapsus est pas toujours tout sourire, et il lui arrive d'avoir envie de se mettre une balle entre les deux têtes. Mais personne n'arrive à vraiment le prendre au sérieux. Même quand elle affirme sans rire que quand elle fait l'amour, c'est souvent à reculons. Malgré tout, ses amis qui ont des voitures, acceptent gentiment de la monter.

Ce n'est pas un hasard direz-vous, mais Miss Lapsus s'intéresse grandement à la psychanalyse et cherche à comprendre le sens des condoms ombilicals qui la lient encore à ses parents.

Miss Lapsus est aujourd'hui toujours célibataire, mais on vous comprend, ça fait peur. De plus elle a un peu tendance à prendre ses chambres à son cou quand un homme approche. C'est qu'elle étouffe parfois quand il la sert trop fort dans ses bars. Elle vit dans une jolie maison en banlieue dont la cour est assez génitale. Et elle enseigne les sciences politiques parce qu'il lui semble important de faire comprendre aux jeunes que même si Marx est mort, les bourgeois digèrent encore la société.

En tout cas si elle s'inventait pas j'imagine que certaines personnes voudraient bien l'exister, mais on est pas sûr sûr non plus.

Si vous voulez rejoindre Miss Lapsus, vous êtes au bon endroit. Elle vous laissera pas son numéro de téléphone parce qu'elle est dyslexique de chiffres en plus!

Veuillez noter que tous les lapsus de ce texte sont véridiques (il y en a 17, pour ceux qui voudraient jouer le jeu!). Un seul ne m'appartient pas en propre, mais il m'a été dit, et je le trouvais trop drôle. Merci à Monsieur Rondeau, scribe ès art de nos conneries et qui permet ainsi à la mémoire collective (mais surtout à moi!) de se rappeler de nos non-sens (dans ce cas-ci des miens!).

Le carnet de l'auteure

Dégoussailler (Catherine)

la pudeur au vestiaire, l'amour en épluchures
le coeur vert, au vent, virevoltant
la chair goûteuse, la tête éteinte
ton sourire en couteau
dégoussaille mes restes d'égo

Le carnet de l'auteure

Lipogramme en TAS (Catherine)

l’envie de l’écrin
d’un oeil épuré

rebelle
me chérir ?

boucler un cycle
pour me recouvrer ici
délogée d' hier

revoir le pécheur
le gronder
l’homme, ombre gêné
le clouer
pilori de l’envie


longueur d’une foulée
qui guide un pli de mélodie
l’index pour créer
jouir en ré

Le carnet de l'auteure

Mémoire fragmentée (Catherine)

J'ai la mémoire photographique. Flash noir et blanc ou couleurs. D'hier sans goût ou de souvenirs acidulés. Comme des bonbons sucés trop longtemps. Enfin... vous voyez. Triturer ses souvenirs c'est comme manger le sucre et laisser le vide. C'est garder les restes, empailler les fioritures, dans les coins moisis de notre mémoire en tiroirs (ce besoin de métaphorer le plus immatériel, de poser des charpentes à nos doutes, à nos amours morts, à nos fades black-out.)

Mémoire comme une faculté qui oublie, rarement la chair, mais souvent les nerfs, ou le sang, ou l'odeur de l'encens. Faculté oubliée, qui décapée ferait place aux ponctuations de nos vies que nous visons le regard vers le passé.

Avoir le choix, je me souviendrais de tout. De ce qu'on oublie sur le même pied que le reste. J'enregistrerais mes monologues, mes dialogues, mes plurilogues pour toujours connaître le moment des dérapages. Pour toujours identifier les phrases peau de banane et les oeillades en cheval de Troie.

Si j'avais le choix j'aurais toutes les archives sous les doigts. Et je marcherais fréquemment vers hier pour comprendre les mailles de nos vies.

En mal de ça je me contente de coller les bouts qui restent de moi, accouchant en fragments, d'une mémoire en photoroman.

Le carnet de l'auteure

Le goût du métal (Catherine)

Mes veines. Mes gênes. Mes normes. Mes soirées que je ne sais plus comment faire. Mes gènes? Mon énergie. Mes recettes. Dans mes veines.

Étape 1. Une souris dans un coin. Non. Un sourire en coin. Un peu souris aussi, un peu taquine dans le creux de vos désirs, dans le pli de ma joue. Fondre ma fossette dans le plomb de votre pupille

Procédures.

Étape 2. Mes lèvres dans ton sucre. Sortir la langue quand? Comment? Faire au bon moment. Garder le souvenir déjà mort, cryogéné dans mes mémoires en papier mâché. Exposé dans le musée de mes belles prises, statues de cire et d'acier.

Livre de recette. Tour de main mal tourné.

Étape 3. Un vague au souvenir. Se divertir. Non. Oui. Mais se dévêtir. Se toucher. S'oublier. Se retrouver. Ne pas penser. La raison en cadenas. Perdre la clé dans un soupir. Folies passagères de ceux qui calculent tout. Obsessive en chiffre. Obsessivement calculée. Obsession balisée d'une vie sous contrôle. Mais je crois qu'on jouit sans trop y penser. Sur ta langue, la chaleur de l'or qui fond au soleil.

Mode d'emploi? Apprendre à être en déchirant les codes. Mélanger les chiffres. Compter 5, 2, 4, 3, 1... mais se savoir quand même au bon endroit au bon moment.

Étape 4. S'enrouler le méridien au nombril. Battre sa tristesse au maillet des silences.

Et attendre. Sur ma langue, l'or est mort. Le goût du vide m'enivre.
Le carnet de l'auteure