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    Ce carnet est un site de création collective. Il regroupe les textes de plusieurs auteurs différents tous inspirés d'un thème commun. Le thème est mis en ligne dans la nuit de dimanche à lundi et la date de tombée est le dimanche suivant avant minuit (heure de Montréal). Pour tout renseignement, pour participer ou pour soumettre un thème pour les prochaines semaines:

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Le goût du métal (Brad-Pitt Deuchfalh)

Les parents ont ce don étrange de toujours lire à travers nos mensonges. On ne peut rien leur cacher.

C'était l'année de mes onze ans, il y a plus de cinq ans maintenant, mais je n'ai toujours pas compris. Comment papa a-t-il su ?

Je sais qu'un jour je comprendrai.

Tout ce que je voulais, c'était des petits soldats de plomb comme ceux que Benoît avait eus pour Noël. Des petits soldats de plomb. Lors de mes huit ans déjà, maman avait refusé de m'en offrir, car à l'époque je m'enfournais dans le gosier tout ce qui me passait sous la main. En bonne mère de famille, maman voulait m'éviter le goût du métal dans la bouche et les blessures qui vont avec.

J'attendais l'instant propice pour faire ma demande à ma mère. Et visiblement ce n'était pas du tout le bon moment car les voix de mes parents ne cessaient de se répondre, de plus en plus violemment, jusqu'à ce que, soudain, papa jaillisse de la cuisine, crachant de la vapeur par les oreilles et par le nez, et son visage était tellement rouge qu'il me semblât que ses mots explosaient à l'intérieur de sa bouche : "Qu'est-ce que t'es chiante quand t'as tes règles !!"

Les jours passèrent. Durant tout ce temps, je me persuadai que le bon moment pour faire ma demande serait celui où maman serait de bonne humeur. J'allais enfin avoir mes petits soldats de plomb, ma stratégie était en béton armé : il me fallait être sûr que maman n'ait pas ses règles.

Et pour ça, rien de tel que de poser, l'air de rien, une question à papa :

"A quoi reconnais-tu que maman a ses règles ?"

Mon père ouvre de grands yeux. Il semble estomaqué. Mon dieu : saurait-il où je veux en venir ?

Il chuchote : "à quoi je reconnais que maman a ses règles ?" et je sais que je n'aurais jamais de soldats de plomb quand il me répond : "au goût de métal."


Le carnet de l'auteur

Six mois (Brad-Pitt Deuchfalh)

Préambule
Il y a des filles aveugles pour que les mecs moches puissent baiser.
L’amour rend aveugle.
Qui de l’œuf ou de la poule ?

M’occir, il faut.

Six mois d’hésitation,

le doigt sur la détente.

Le canon dans la bouche.

Six mois.

Six mois sans toi.

Déjà.

Six mois moisis.

Sans mon siamois.

Six mois à gueuler :

« Reviens, moise-moi ! »

Six mois d’émois.

Six mois déjà.

Tu scies en moi

et me fais mal.

T’es plus sur moi.

T’es plus sous moi.

T’es plus là.

Désormais 

si je me soumets

c’est à mes mains, dans les wc,

Seule, avec moi.

Tu ne t’en soucies pas.

T’es six pieds sous terre.

Les vers.

Six mois à chialer comme une pauvre merde.

Six mois à écrire des poèmes à la con,

Tout ça pour quoi ?

Pour toi !

Toi.

Un pauvre type.

Avec quoi ?

Avec la tête de Sim… woua !

Le carnet de l'auteur

Vive la mariée! (Brad-Pitt Deuchfalh)

Un mariage c'est beau. Surtout quand on est moi et maintenant. Je souris. Dedans je suis tellement content. Je ne suis pas le marié. C'est peut-être pour ça que je suis heureux.

Les uns serrés contre les autres sur ces bancs, on regarde tous dans la même direction : le curé avec sa tête de curé. Le marié avec sa tête de con. A côté de moi, ce doit être son père à lui. Là-bas c'est sa famille à elle. Ce que je suis heureux. Bon sang, je ne pensais pas que ça pourrait me faire cet effet-là ce mariage, je suis enthousiaste j’ai envie de dire.

Ça va aller très vite, bien sûr. Je sais. Concentration. Faut pas que je rate mon petit effet, c’est pas tous les jours qu’on se marie. Ce serait trop bête que je trébuche au mauvais moment ou que je bégaye. Ils m’en voudraient. Rire nerveux. Calme-toi bonhomme. C’est bientôt à moi. J’ai un peu le trac mais ça va aller, je crois. J’espère.

Tout le monde l'attend, c'est toujours comme ça, toujours tout le monde l'attend le beau moment où les mariés sortent sur le perron, elle blanche, lui souriant, et tous les amis ici réunis, famille et copains, tout le monde riant lançant du riz et des vive la mariée en veux-tu-en-voilà. Juste avant, le curé aura dit qu'il pouvait embrasser la mariée, mais ça m'aurait fait vomir de voir ça. Juste avant le curé aura dit pour le meilleur et tout le monde, moi le premier, aura pensé "mais surtout pour le pire".

Et juste avant ça, je me lèverai, sobre et fier dans mon superbe costume trois pièces spécialement loué pour l’occasion. Je me lèverai car ce sera mon tour, ma grande tirade, mon quart d’heure de gloire. Et ça y est, le grand moment c’est maintenant : le curé harangue « ou qu’il se taise à jamais », j’entre en scène.

Le carnet de l'auteur

Alice au pays des miroirs (Brad-Pitt Deuchfalh)

C'est l'histoire d'Alice au pays des miroirs. Alice et son éclaboussant bonheur. Alice que tous les hommes désirent plus que toute autre femme. L’histoire de cette pauvre Alice, tellement enfin heureuse. Alice avait peine à croire qu'après tant d'années sans être aimée, son vœux fut enfin exaucé de se voir dans le miroir comme la plus belle de ce territoire. Autour d'elle, ils se courbaient tous, tous les hommes. Ils se courbaient et elle avançait comme une reine. Il aura fallu en arriver là se disait-elle, et elle mentait un vertige, une illusion de malaise, et les hommes l'éventaient. Alice et son harem. Il aura fallu en arriver là. Après toute une vie de hideuse laideur dans le miroir du matin, voici Alice en vieillesse ridée, enfin, à pousser son déambulatoire dans le couloir d'un hospice de vieux. Un hospice de vieux, de momie sur pattes, d'anciens beaux devenus tellement laids, tellement rien, oui, des vieux, un hospice de vieux, avec une seule et unique vieille : Alice.

C'est l'histoire d'Alice au pays des mouroirs.

Le carnet de l'auteur

Le pantalon de Paul (Brad-Pitt Deuchfalh)

« Le pantalon de Paul, le pantalon de Paul… » et puis sa voix s’est étouffé, comme s’il avalait de travers mais c’était juste son dernier souffle. Sa poitrine a cessé de bouger sous sa chemise.

Ma vie entière, je la passerai à me demander ce qu’il essayait de me dire. Le pantalon de Paul. C’était il y a dix ans. J’ai cherché partout. Pas de Paul dans ses amis, pas de Paul dans sa famille… aucun Paul nulle part.

Et puis un jour c’est sa femme que j’ai veillé sur son lit de mort et cette femme était ma mère. C’était il y a huit ans. Son souffle était tellement court qu’il ne sortait même pas de sa bouche. Dehors c’était déjà trop loin. Mourir c’est s’enfermer au-dedans de soi pour toujours. Les derniers mots qui sont venus ramper sur ses lèvres sèches, je les entends encore : « le pantalon de Paul… le pantalon de Paul… » et puis plus rien. Maman est devenue une pierre.

J’ai longuement pleuré sur son cercueil avant que mon frère ne m’en arrache. J’ai pleuré tout le long du cortège funèbre en flageolant sur mes jambes redevenues celles d’un nouveau-né, d’un fragile. J’ai suffoqué mes sanglots quand ils l’ont descendue dans la terre et je suis tombé à leurs pieds en les suppliant de ne pas faire ça et mon frère a arraché mes ongles de la terre en disant allons, arrête, arrête et il avait cette voix qui pleure.

Ils ont jeté la terre sur la caisse en bois et j’hurlais de douleur. Ils ont serré mes mains en disant regrets et en disant soutien mais rien, y’avait rien que de la pierre dans mon cœur et de l’eau dans mes yeux. Et puis j’étais seul. La pierre tombale. Mes ongles dans le gravier. Mes genoux sur le sol. Maman dans la terre. Et une ombre qui avance vers moi. Deux chaussures sont apparues devant mes mains. J’ai relevé la tête sur les jambes nues qui émergeaient de ces souliers.

Et j’ai entendu cette voix qui m’a dit « Bonjour, je suis Paul… »

J’ai relevé la tête… et en souriant je me suis dit « comment avais-je pu l’oublier ? »

Le carnet de l'auteur

Regrets et remords (Brad-Pitt Deuchfalh)

Dans le bas des falaises, les hommes à la peau parcheminée tapaient en cadence dans la roche comme des bûcherons frappent en rythme sur les troncs des arbres, sauf que jamais la falaise ne tomberait. La roche se cassait en gros blocs de grès presque cubiques et aux arrêtes tranchantes. Et les hommes illettrés burinaient du matin au soir pour rentrer dans leurs bicoques rejoindre leurs femmes idiotes et leurs marmots pleurnichards. Ils slurpaient leur soupe en longs coups de langue dans le silence avant de déchirer l’air immobile d’un grand revers de main qui venait se fracasser sur la joue du plus jeune dont le corps s’abattait sur le sol comme un chevreuil sous la rafale. Et l’homme remettait sa pogne énorme sur le bois épais de la table avant de, presqu’aussitôt, l’ériger de nouveau au-dessus de sa tête pour en menacer l’aîné des frères qui a un geste mais tout de suite se calme sous la menace de la battoire paternelle et replonge son nez dans son potage.

Au matin, à quatre heures, l’homme dans l’ombre de la cuisine semblera plus animal qu’humain, un ours ou un ogre. Il fermera la porte derrière lui pour rejoindre la falaise de grès, cette salope qui lui rappelle chaque jour sa petitesse.

Et jour après jour l’homme ira essorer sa vie sur la roche à grands coups de butoirs. Et un jour sa vie sera tellement sèche qu’elle tombera en lambeaux dans les blocs de grès et les plus jeunes la ramasseront pour la porter à sa femme et à ses enfants qui s’habilleront de noir.

L’aîné des enfants passera sa vie à se demander ce que la vie de son père aurait pu être. Et par respect, par tradition ou peut-être par croyance, il reprendra le travail de son père et partira chaque jour, à son tour, user sa vie sur la falaise. Il y trouvera la mort aussi, à force. Et c’est son fils qui prendra la relève. Et comme ça jusqu’à la fin des temps, re-grès et re-mort.

Le carnet de l'auteur