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    Ce carnet est un site de création collective. Il regroupe les textes de plusieurs auteurs différents tous inspirés d'un thème commun. Le thème est mis en ligne dans la nuit de dimanche à lundi et la date de tombée est le dimanche suivant avant minuit (heure de Montréal). Pour tout renseignement, pour participer ou pour soumettre un thème pour les prochaines semaines:

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La tour (bluejuliette)

Comme pas mal d’autres humains, j’aime me souvenir de certains moments de mon enfance.

En particulier j’avais une grande capacité à répéter le même geste, lire le même livre, raconter la même histoire, écouter la même chanson,… un nombre incroyable de fois. Je dis incroyable du haut d’un âge plus avancé, peut-être moins que certains lecteurs (« bonjour! »), mais plus que 6 ça c’est pour sûr, car 6 ou 7 c’était bien le moment où je vivais ça. C’était normal et important je crois, car aussi c’est pour cette raison que les enfants sont de si bons étudiants, apprenant langue et vie sociale en un rien de temps, tandis que nous nous sclérosons dans des habitudes mentales, refusant de travailler à de nouveaux réflexes. Ce qui nous rend inflexibles voire chiants.

Bref.

J’avais un mange-disque. Invention angélique, que l’ipod malgré son design qui déchire sa race n’a pas encore pu supplanter. Car à cette époque il y avait le « 45 tours »…

(Aparté) Si un jour d’aucun peut m’expliquer pourquoi quelqu’un avait décidé d’imposer deux standards de vitesse de rotation (33 et 45) à un objet déjà éminemment agaçant (le disque Vinyl qu’il ne faut ni rayer ni écraser malgré une surface franchement handicapante), je lui en saurai gré. (Fin)

Or donc, dans une de mes phases maniaco-dépressives tout à fait justifiable du fait de mon âge, je me passais des chansons pour enfants, traditionnelles qui, comme toute chanson pour enfant traditionnelle française de bon aloi, parlaient de cul ou de combats. Chez nous, ça rigole pas, on baise (ou on en parle) et on fait la grève ou la guerre contre les Prussiens, et à 6 ans déjà il faut connaître les chouettes réalités de la vie qui permettent une socialisation épanouie…. 

Et j’écoutais une chanson sur mon disque en boucle, que le mot de « tour » m’évoque subrepticement…..

(Elle doit être bien fausse, mais je me refuse à m’adresser à un Google.fr déprimant dans les situations madeleiniennes)

(où l’on redécouvre l’usage du “bis” qu’on avait oublié)

La tour prend garde (bis)
De se laisser abattre
Nous n’avons garde (bis)
De nous laisser abattre
J’irai me plaindre (bis)
Au duc de Bourbon
Va-t-en te plaindre (bis)
Au duc de Bourbon
Mon duc mon Prince (bis)
Je viens me plaindre a vous.
Mon capitaine, mon colonel (bis)
Que me demandez-vous ?
Votre présence (bis)
Pour abattre la tour

Et là, je ne sais plus du tout ce que fait le capitaine-colonel….

Le lit japonais (Bluejuliette)

avec licence

Soleil chaud enfin
Sur l’engawa mon fin futon
Sieste littéraire

Madeleine (Bluejuliette)

Le métro que je prenais souvent à l’heure de pointe me faisait vivre des instants répétitifs et peu enchanteurs. Chaque jour à l’entrée dans la rame, je me voyais forcé de poser mon journal contre mon flanc et m’abandonner à quelques dix minutes d’un ennui sans commune mesure avec ce que mon quotidien m’offrait de temps mal rempli.

C’est un mercredi soir que, pressé en tout sens, je me retrouvais coincé entre deux immenses hommes empestant la sueur moite de ceux qui ont déambulé longuement dans la rue surchauffée, le nez en l’air (et plus que leur odeur, différente de celle de mes voisins, leurs commentaires en allemand indiquaient que ces touristes avaient effectivement beaucoup visité ce jour-là). Je tachais d’utiliser le mouvement du wagon pour faire voyager mes pensées plus loin que les contraintes physiques de l’instant quand soudain, venue de nulle part une senteur légère et fraîche commença à m’environner. A la première bouffée, avant même de savoir que mon odorat était sollicité, j’avais ressenti un frisson tout au long de l’échine, et mes épaules avaient perdu la contraction qui caractérise presque toujours ma fin d’après-midi, avant que le retour au foyer ne me permette de goûter à un isolement salvateur. Le plaisir qui me submergeait était simple et il m’était impossible de savoir ce qui en était la source. A la seconde inspiration seulement, je commençais à associer la douceur qui était née en moi aux effluves qui s’y était précédemment introduites. Comment la seule pénétration d’un stimulus si limité pouvait-il transformer ainsi mon humeur, me donnant une sensation de vigueur soudaine et de jeunesse qui, je le croyais pourtant, m’avait quitté depuis longtemps. J’avais envie de rire, de bouger, et je sentais mes yeux s’ouvrir en grand. A la troisième bouffe, l’effet commençait à s’estomper et la réalité de l’instant ressenti quelques secondes plus tôt n’était plus aussi vive. Comme si, déjà habitué à cette senteur, mon corps l’avait intégrée dans l’environnement déprimant dans lequel je ballottais, Je me demandais si réellement avais existés les délices que j’avais ressentis en même temps que cette force et cette jeunesse éphémère, et surtout je commençais à chercher en moi ce qui avait pu causer un bouleversement si radical. Cessant de piaffer, je commençais à rechercher la sensation première et les images qui peut-être avaient surgi avec ce bonheur fugace. Etrangement, toute raison semblait m’échapper, et toute tentative de me concentrer sur des associations d’idées me semblait vaine. Je me heurtais à une surface rugueuse sans pouvoir, à un instant, en accrocher les aspérités, ni m’élever le long de la muraille pour en comprendre la forme. Je cherchais avec maintenant une douleur presque physique, et la pression chaude de la foule m’agressait comme un raz de marée tout exprès venu pour m’asphyxier au fond de mon désarroi. Quand soudain, je compris ce qui avait éveillé mes sens apathiques, et la sensation ressurgit plus forte encore que quand la surprise m’avait saisi. Je me souvins de Madeleine, avec qui j’avais passe mes années de jeunesse, avant même de partir au service militaire. Sa peau blanche et ses boucles brunes, son regard bleu qui riait toujours quand nous nous embrassions, et la douceur de ses bras pour accueillir mon sommeil. La première et peut-être seule femme que j’eusse aimée, partie un matin où le facteur tardait à apporter ma lettre quotidienne. Je croyais savoir tout des sentiments qui me liaient a elle, savoir surtout que pour toujours son souvenir serait intact, et pourtant, tant de minutes s’étaient écoulées avant que je ne sache reconnaître le trouble qui m’attachait à elle.

A travers la foule toujours compacte et nerveuse, je commençais à chercher du regard la véritable source de mon émoi.

... j'ai rajouté un peu de sel (Bluejuliette)

J’avais depuis longtemps cette petite obsession vaguement malsaine, héritée de livres et films qui avaient peuplés mon adolescence. Ce n’est guère original que de souhaiter manger de l’homme, la rubrique des faits divers regorge d’aventures plus ou moins meurtrières, plus ou moins consenties, où un mangeur se penche sur sa victime et la goûte jusqu'à l’os.

Je n’avais pas particulièrement prévu de me lancer dans une aventure de dépeçage d’un de mes semblables. Pour tout dire, je me vois assez mal un couteau à la main découpant un beefsteak dans le dos gras de mon voisin de palier. J’ai su tuer et dépecer un poulet, mais saurais-je m’attaquer à corps plus charnu ? Je continue à en douter.

Toujours est-il que quand j’eus mon accident de vélo la semaine dernière, à deux pas de chez moi, je fus aux anges. Je rentrai calmement à la maison grâce à des endorphines d’une aimable efficacité. Je rangeai mon bout de cuisse coupé, et récupérai qu’un bon verre de sang que je mis aussi au réfrigérateur. De là j’appelai le SAMU car soudain la douleur me rappelait à une réalité moins héroïque. En boitillant, je montai dans leur ambulance, pour rentrer en bus dix heures plus tard, bien suturé et bandé, plutôt épuisé par mon aventure.

Dans la cuisine, je coupai une échalote, ajoutai sel et poivre dans mon petit verre, une noix de beurre au fond de la poêle, et réalisai une sanquette tout a fait identique a celle du poulet. Une légère déception rida mon front. La poêle nettoyée, la noix de beurre ajoutée, je tournai deux ou trois fois mon steak puis le mis dans l’assiette. Je goûtai un petit bout.

Avant de formuler un quelconque commentaire, j'ai rajouté un peu de sel.

Alice au pays des miroirs (Bluejuliette)

Alice ouvrit les yeux péniblement. Elle se sentait groggy et avait soif plus que de raison. A travers un brouillard douloureux elle partit boire. De longues secondes elle se remplit, puis se releva, guère plus assurée. Elle fit quelques pas et arriva devant une surface réfléchissante. Elle voyait une autre qui titubait vaguement, et se dit qu’il devait s’agir d’elle. Levant les yeux, elle aperçut une tache blanche sur le front. Étonnée, elle s’approcha et se scruta. De la main droite, elle commença à s’essuyer, oubliant la fatigue, découvrant l’agacement.

Derrière la vitre du fond, deux scientifiques se réjouissaient. Elle était le plus jeune chimpanzé au monde à se reconnaître dans un miroir, preuve (pour la communauté) de sa conscience de soi.