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    Ce carnet est un site de création collective. Il regroupe les textes de plusieurs auteurs différents tous inspirés d'un thème commun. Le thème est mis en ligne dans la nuit de dimanche à lundi et la date de tombée est le dimanche suivant avant minuit (heure de Montréal). Pour tout renseignement, pour participer ou pour soumettre un thème pour les prochaines semaines:

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La reine déchue (Bertrand)

Un à un s'éteignait autour d'elle, lampions, candélabres et autres lustres.

Déjà les tables étaient débarrassées, les musiciens rangeaient leurs instruments et sur le plancher de la salle de bal ne résonnaient plus que les quelques pas pressés des derniers convives qui quittaient.

Seule au centre de l'estrade d'honneur, la Reine ne régnait plus que sur le silence.

Sa grande fête d'adieu l'avait quelque peu étourdie. Enivrée de tous ces compliments, honneurs rendus et discours bien sentis, elle n'avait pas vraiment pensé à ce moment-ci. De centre ultime de tout ce qui était, elle était en un instant, hors du regard des autres, devenu une simple créature esseulée et sans éclat.

Une folle envie de leur crier à tous de revenir, un sanglot à peine réprimé, la Reine volontairement déchue sentait la froide morsure du vide. De son retour à l'insignifiance, à l'anonyme. Au banal du troupeau.

Elle se leva avec peine, et dans un geste bref effaça d'un coup son ancien univers. Et ferma son ordinateur.

Le carnet de l'auteur

... en lettres majuscules (Bertrand)

Les premières lueurs de l'aube avaient réussi à se faufiler jusqu'à son visage malgré l'étroitesse du soupirail. La lumière (ou était-ce l'horrible humidité de sa paillasse?) la réveilla.

Percluse de froid, à moins que ce ne soit déjà de peur, elle s'arracha de sa couche pourrie. Chancelante, elle prit appui contre le mur. Un bref instant, la fraîcheur des pierres suintantes calmèrent un peu ses tempes fiévreuses.

Redressant la tête, elle regarda l'étroite ouverture au-dessus d'elle. Le désir de voir était plus grand que la terreur de ce qu'elle savait très bien se trouver au-dehors.

Avec frénésie, elle enroula le lit infect pour s'en faire un marche-pied improvisé.

Un élan lui permit d'agripper un premier barreau. Avec le peu de forces qui lui restait, elle parvint à se hisser juste assez pour regarder à l'extérieur.

D'une telle perspective, à hauteur de caniveau, la place du village semblait être tout entière occupée par le gigantesque amas de bois et de branches qui se dressait, sinistre, devant elle. Malgré l'heure matinale, déjà des badauds se pressaient cherchant les meilleures places, jaugeant en experts la distance parfaite pour bien voir s'en être incommodé, lorsque dans quelques heures, le feu serait mis au bûcher. Le bûcher de la sorcière. Son bûcher.

Au travers des larmes qui brouillaient son regard, elle leva les yeux vers le ciel.

Dans la brume montante, le soleil peignait sur l'horizon d'immenses flammes de lumière ardente.

Comme si dans le jour naissant, ses derniers tourments, sa propre mort programmée, étaient écrits en lettres majuscules.

Le carnet de l'auteur

La lune dans le caniveau (Bertrand)

La Lune, dans le caniveau, prenait le frais un soir d'été. Le petit courant qui agitait l'eau descendante de la rue lui chatouillait agréablement la face cachée.

Elle se laissait glisser le reflet, faisant fi des papiers gras et autres détritus, se moquant des grilles d'égout de passage qui, un bref instant, rompaient son image, reformée dès le traître trou dépassé.

Elle aimait bien ces balades urbaines, elle qui aurait pu tout autant goûter aux douceurs d'un lagon polynésien, dévaler les flots du Danube ou s'enfoncer dans les fjords de Norvège. La Lune, insensible au fétide des rues humaines, préférait nager paresseusement sous les rares pas pressés de quelques noctambules.

Si habituée à veiller l'Homme qu'elle était attirée sans doute par la brève lueur de plaisir que sa présence dans ce filet d'eau faisait naître, dans le regard d'un vieux clodo presque assoupi sur le trottoir.

Le carnet de l'auteur

Miss Lapsus (Bertrand)

Je n'ai même pas sorti les clés de ma poche. Simplement poussé la porte qui, bien sûr s'est ouverte. C'était couru d'avance. À peine un frisson de colère, j'ai barré derrière moi.

L'écho de mes pas sur le plancher confirmait sans qu'il soit besoin de voir. Vide, le grand bureau d'en avant. Vide, le buffet du salon. Vide, la garde-robe dans la chambre. Et c'est fou comme une salle de bains peut avoir l'air plus grande sans la panoplie d'une fille.

J'ai pris une bière dans le frigidaire. Bien froide. Aussi froide que moi à l'intérieur. J'ai commencé à penser comment j'allais réagencer mes meubles. Onze mois.

Onze petits mois d'amour, d'efforts, d'essais. D'erreurs aussi. Mais onze mois de profond désir, de volonté que ça marche...

Ma volonté. Pas la tienne. Tu n'as jamais embarqué. Tu n'as jamais franchi le seuil de notre couple. Tu es resté à notre porte, trop lâche pour oser, trop égoïste pour t'y investir, trop pauvre de choses à donner.

Je parlais à voix haute. J'ai calé ma bière.

Quand tu me disais: "je t'aime", c'est plutôt "je m'aime" que tu voulais dire.

Méchant lapsus, Miss… Méchant lapsus…

J'ai claqué la porte en ressortant, pour aller me saoûler la gueule.

Le carnet de l'auteur

Dégoussailler (Bertrand)

Elle ne marche pas, elle danse. Ses pieds se posent à peine sur le trottoir, valsant gentiment entre la foule qui se presse, les bicyclettes qui zigzaguent et quelques patineurs un peu trop téméraires. Elle se fraie un chemin dans un vrai chaos. Elle a l'air de longer doucement en canot, la rive d'un lac.

Je la suis. Enfin, pas vraiment. Je me laisse simplement glisser dans son sillage,  dans le plaisir de la regarder, heureux soudainement, par la seule grâce de sa démarche. Elle ralentit, entre dans une boutique. Je continue sans m'arrêter, un sourire aux lèvres.

Des nuages, de la neige fondante, de la grisaille et du vague à l'âme? Où ça? Oh! il y a deux minutes, oui.

Mais la petite là, elle vient de me dégoussailler l'âme pour le reste de la journée...

Le carnet de l'auteur

Il posa son doigt sur l'interrupteur (Bertrand)

Il posa son doigt sur l'interrupteur.

Rien.

Il posa le pied à l'intérieur.

Rien.

Il posa la main sur la note déposée sur la table.

Rien.

Qu'il ne savait déjà…

Il posa son doigt sur la gâchette.

Le revolver sur sa tempe.

Clic.

Boum.

Plus rien.

Le carnet de l'auteur

Lipogramme en TAS (Bertrand)

Quelle folie m'enfonce d'ornière en piège, perdu de plein gré en ce lieu irréel où, lié d'un vœu voulu, exigé même,  je ne peux rien dire, ou bien peu?

Nul repère, nulle lumière, pour me diriger le long de ce chemin perdu.

J'erre donc, un œil crevé, le deuxième embué de peur, miné d'inconnu.

L'ombre de l'échec rode, en une horrible odeur de fin du monde. Je ne peux dénoncer ce rêve noir qui me ronge, crier mon dilemme, hurler ce froid qui déchire mon cœur. Le broie.

Recroquevillé en moi-même, bien frêle refuge pour fuir une proche démence, je cherche éploré, une voie, une brèche, un moyen d'éloigner de moi ce péril. Ce vide que je m'inflige. Qui me rend fou.

Non! Je ne veux, ni ne peux,  perdre de vue le pourquoi de mon douloureux périple.  Loin de moi, ce vil oubli puéril en lequel je me noie! Du fond de mon vécu, une voix gronde, me prend, me force, comme une clé, un guide, un choix  impérieux imprégné de vie, qui dépèce ce voile qui me bloque!   

Enfin je me relève! Fier, empli d'un vouloir infini, du pouvoir de définir mon propre devenir! Ce jeu obligé, je peux le mener, le conduire, le finir en pleine gloire!

Exprimer enfin, quoiqu'un peu empêché, le fond de mon idée première, le pourquoi de ce défi. D'en émerger indemne, meilleur, renforcé. Pour que d'une fine ligne, j'en écrive enfin le prologue.

Ivre du bonheur renouvelé d'écrire.

Le carnet de l'auteur

Mémoire fragmentée (Bertrand)

Ma mémoire, miroir.

Qui s'émiette.

Mon regard. Points noirs.

Qui grandissent.

Envahissent.

Sans trêve.

Couché, caché, parqué, terminé.

Au fond d'une chambre, au bout d'un corridor, dans une aile, un dortoir, un mouroir, perdu au fin fond d'un dédale, qu'ils appellent hôpital.

Je crois….

Je m'éteins. Sans fin. Sans but. Sans presque plus. Ni rien. Ni lumière.

À part celle qui vacille, indocile, quelque part dans mes veines.

Dans la beauté des yeux oubliés qui parfois me rejoignent.

Une visite. Un bonjour. Un retour. Un détour. Obligé.

Je me souviens du mot. Souvenir. De ce qu 'il a, un jour, voulu dire.

Je ne suis plus que des bribes de moi-même.

Tout se fond et s'enchaîne. Sans faim. Sans vue. Sans rien.

Je suis un soupir qui s'étonne encore de s'entendre. En vain.

Je suis un rêve qui se voit se lever et partir. Déguerpir.

Demain.

Maintenant.

Enfin.

Le carnet de l'auteur

Le goût du métal (Bertrand)

Vêtements. Vieux. Tachés de sang.

N'est pas. Ne sont pas. Le sien.

Fou. Regard. Halluciné. Amok.

Il a tué. Il va tuer. Il tue. Il jouit.

Machette. Main. Coup.

Rien. Plus rien. Que le sang.

Que le goût.

Du métal.

Le carnet de l'auteur

Delete (Bertrand)

Corrigée sans traces la petite erreur ridicule.

Effacé le contradictoire qui pose trop de questions.

Évanouie l'amitié virtuelle, rompu le dialogue stérile.

Abolis tous ces imbéciles qui ne comprennent rien.

Écrasés les pourceaux inconscients d'être gavés de caviar.

Détruits à jamais ces Autres insignifiants qui se trompent.

Éclatés les miroirs insoutenables, broyées les images trop claires.

Anéantie celle qui se refuse.

Disparue la douleur sourde des mots définitifs.

Tout, tous, arrachés, déchiquetés, pulvérisés. piétinés, oubliés…

D'une simple pression, d'un seul doigt, maître absolu de son Univers.

Empereur nu d'un monde revu et corrigé.

Dieu pathétique d'une Création illusoire.

Dos à la fenêtre, qui se noie dans un écran.

Le carnet de l'auteur