<p><p>Lorsque nous étions enfants, elle était celle qui accrochait to</p></p>
Lorsque nous étions
enfants, elle était celle qui accrochait tous les regards. Ma
mère disait qu’elle était habillée en poupée
et moi je l’enviais. J’aurais voulu avoir tous les jours, des
souliers vernis, des jolies robes avec des collets en dentelles, mais
surtout, j’aurais voulu avoir ses cheveux blonds qui descendaient
en boudins lourds sur ses épaules. À l’école,
elle était celle que toutes les petites filles voulaient pour
amie. Tellement charmante, tellement jolie et en plus elle était
bonne à l’école. J’aurais voulu être elle,
mais j’étais une petite noire aux genoux écorchés
qui passait plus de temps dans les arbres que sur le plancher des
vaches.
À la polyvalente,
elle était entrée par la grande porte, dans la gang. En
moins de temps qu’il ne le fallait pour le dire, elle était
officiellement l’amoureuse d’un plus vieux. Elle avait troqué
ses jolies robes pour des jeans mais les portait comme s’il
s’agissait de vêtements griffés. La classe. Je la
voyais évoluer au centre de sa petite cour. Je n’en faisais
pas partie. Tout juste si elle me saluait d’un hochement de tête
quand on se croisait dans un corridor. Je n’étais qu’une
ado trop ordinaire, avec des lunettes et des broches. Et puis,
j’étais incroyablement soupe au lait et pas du tout en
vogue. Je faisais des mots-croisés dans mon coin et je
remplissais des cahiers verts de mon écriture serrée.
J’aurais voulu être à sa place parce qu’elle était
tellement aimée.
Quand nous sommes passées
au Cégep, elle s’est glissée dans la peau d’une
admiratrice de sportifs. Elle était assise à la grande
table de l’entrée de la salle étudiante. Je la voyais
me croiser dans sa petite décapotable verte pratiquement tous
les jours. Sise sur mon vélo, déjà presque
arrivée, je savais qu’elle aurait le temps de retoucher son
maquillage et de se boire un café avant que je n’arrive. De
toute manière, je ne portais que peu d’importance à
mon apparence : il m’arrivait souvent d’apparaître
encore toute chiffonnée dans mes cours. Mais déjà,
je n’avais plus envie d’être elle. J’avais appris qu’une
Mathilde, tout simplement pouvait avoir une vie fort intéressante.
En s’impliquant dans la vie étudiante, entre autres. Et j’ai
développé mon bagou à cette époque-là,
je crois.
Nous nous sommes perdues
de vues à l’université. J’ai changé de
ville. Je me suis fait toute une vie dans cette petite ville de
région si chère à mon cœur. J’ai découvert
là-bas que j’avais une voix radiophonique et un sens de
l’autodérision que je m’étais toujours caché.
J’ai continué à écrire, parce que ça
m’est nécessaire. Je me suis encore impliquée dans
tout et rien et j’ai fait grandir mon réseau social. Ces dix
ans m’auront servi à me créer des connexions. Je suis
revenue à Montréal, riche de rencontres et d’une plus
solide confiance en moi. Surtout, je suis revenue certaine que
j’étais une personne dont il est agréable de faire la
connaissance.
Je l’ai revue la
semaine dernière. Elle était assise dans ce bar où
je vais trop souvent. Elle m’a reconnue au premier regard.
Lorsqu’elle a vu tous les hommes qui étaient à ma
table, elle s’est approchée de moi comme si nous étions
de vieilles copines. J’ai joué le jeu. Et j’ai pris le
temps de la regarder aller. J’ai pu constater qu’elle est une
petite reine de cours d’école, déchue. Rien de plus.
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