Une joie immense. Il l'avait enfin, et avec ce nom, la libération de son âme, la possibilité de reprendre une vie normale...
Mais revenons au commencement. Il était encore jeune à l'époque, non que cela ait vraiment changé, malgré l'âge et l'expérience, il répétait sans cesse les inconsciences de sa jeunesse. Il vivait ainsi, sans calculer, à l'instinct, fonçant tête baissée chaque fois qu'il pouvait risquer sa vie. Malgré les coups, malgré son âme et son corps martelés tels la lame sous le marteau du forgeron il ne pouvait retenir son entrain, sa vitalité, et plus encore son désir d'action. Il avait beaucoup souffert, avait été meurtri, blessé, laissé pour mort, trahi, mais il aimait trop cette vie d'aventurier pour y renoncer. Aucun prix n'était trop important pour cette liberté. Liberté d'action, liberté d'originalité, liberté de surprendre même les rois !
Cette fois-là, la malchance avait encore été avec lui. L'objet qu'il avait récupéré, portait en lui une grande malédiction. Bien qu'il lui ait permis de résoudre une épineuse affaire qui lui valut une profonde reconnaissance au plus haut niveau de la hiérarchie militaire, il avait attrapé à cette occasion une source d'ennui considérable. La malédiction de l'objet avait été le fruit d'un être terriblement malfaisant, un de ces êtres qui ne se nourrit que de la souffrance des hommes, un être surnaturel d'une puissance extraordinaire qui sait jouir de chacune de vos crainte, peur, terreur ou douleur.
Les premiers mois, ce ne fut qu'un « désagrément », le temps de faire connaissance sans doute. L'Horrible Créature s'immisçait dans ses pensées, commentait, suggérait, puis elle se fit plus entreprenante. Posant des conditions, exigeante, elle commença peu à peu à lui pourrir la vie, d'une manière inimaginable pour le commun des mortels. La descente aux enfers commença véritablement lorsqu'elle lui imposa sa première mutilation.
Elle signait là ses pleins pouvoirs. Elle l'amena imperceptiblement au désespoir. Le poussant à tuer ses propres amis pour en sauver d'autres. Elle mettait en balance les vies comme de simples pions, et il payait plus que chèrement chacune de ses hésitations ou de ses tentatives de refus.
Alors qu'il se sentait acculé après plusieurs années de cette torture physique et morale, elle lui proposa une voie de sortie. Le prix en était terrible, il devrait devenir un monstre, un homme sans cœur, une bête et marcher fermement sur son objectif sans jamais fléchir. Mais quel choix avait-il d'autre ? Il préférait oublier chaque soir sa condition et ses actes, jusqu'à ce jour où elle le libéra enfin.
Pour garantie de sa parole, elle lui avait fourni son nom : le nom de l'Horrible Créature, ce nom si lourd de puissance magique était son seul rempart pour lutter contre la créature, et s'assurer qu'elle le laisse en paix. Il tenait devant lui, posées sur le sol neuf pierres. Sur ces pierres, baignées du sang des sacrifiés, les deux mots formant son nom étaient écrits en lettres majuscules.
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