Armelle fixa le coin du drap à l’aide d’une punaise et recula pour voir s’il était bien tendu sur le mur.
Elle aimait ces instants de calme et de répit avant la cohue. Voilà deux ans maintenant qu’elle sillonnait la campagne avec pour tous bagages les draps de lin de sa grand-mère et le vieux projecteur de son grand-père. Quand elle en avait hérité il y a deux ans, elle avait d’abord pensé les vendre. Mais il avait suffit d’une après-midi pluvieuse pour que cette idée se dilue dans l’eau du ciel et finisse dans les égouts. Ce jour-là, elle avait allumé la machines des rêves et la magie des images avait fait le reste.
Elle s’est alors souvenue des instants de bonheur partagées avec les siens dans le fond du garage ; des rires qui éclaboussaient les murs ; de son cœur qui s’accélérait et ralentissait au rythme de la musique. Oui, la vie était là, sur ce bout de tissus qui projetait des ombres enchanteresses.
Du jour au lendemain, elle abandonna travail et appartement. Les amis, chers mais peu nombreux, l’encouragèrent dans son projet un peu fou. Ils aimaient voir pétiller dans ses yeux cette étincelle qui avait été absente trop longtemps. Avec les bénéfices de la vente de son appartement, elle acheta un camping car et quelques vieux films.
Aujourd’hui, elle installait son drap pour la 500ème fois. Mais c’était toujours la même fébrilité qui l’assaillait avant que les portes ne s’ouvrent. Vont-ils rire ? Vont-ils pleurer ? Vont-ils se laisser emporter par ce mystère des images mouvantes ?
Elle n’a plus le temps d’y réfléchir. Les portes cèdent et la vague des spectateurs déferle dans ce cinéma de fortune. Tout le village est là : de l’arrière grand-père au dernier né, tous se sont réunis pour cette communion un peu particulière. Les lumières s’éteignent.
Quelques « chhhuuuut » émanent de la foule, le brouhaha devient chuchotement puis silence. Tous les regards convergent vers ce carré blanc. Armelle met en marche le projecteur. Le drap baigne dans la lumière laiteuse. Les souffles sont suspendus. Plus un bruit. La bande entame sa longue course. 3 – 2 – 1 – 0 … que la magie commence…
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